Posture, confort, et plaisir

Il y a longtemps, dans Je ne suis pas une geekette, j'ai (mal) détaillé le fait que pour apprécier une machine, j'ai besoin d'en faire mentalement une extension de mon corps, utilisée aussi intuitivement qu'un membre.

J'ai compris plus tard que ce n'est pas vraiment « oublier que je manipule une machine », mais seulement « assimiler la machine à l'intérieur de la frontière mentale entre le monde extérieur et moi ».

Le problème, c'est que ça ne dit pas comment arriver à cet état.

La plupart du temps, je choisis mes outils parce que cette assimilation s'est faite spontanément, que ce soit le shell POSIX, vim, ou la moto. Sans même y réfléchir, j'agis simplement en fonction de la préférence que je constate.

Il est rare que je commence par l'outil, et que je cherche ensuite un moyen de l'assimiler. Les seuls exemples qui me viennent en tête sont ceux que je vais développer ici : le vélo, et le clavier scindé.

Le vélo a commencé comme une solution « moins mauvaise », et il a fallu que je constate des moments fugaces et labiles pour que je puisse imaginer que les possibilités d'assimilation puissent évoluer.

C'est peut-être ça qui a ouvert la voie pour le clavier scindé, mais je comprends encore moins mon rapport avec cet exemple.

Le vélo

L'expérimentation

C'est donc en 2022 que j'ai évoqué les moments fugaces et labiles pendant lesquels le vélo est une extension de mon corps, et c'était tellement magique que j'ai cherché à comprendre ce qui les caractérise, dans l'espoir naïf de pouvoir les rendre permanents, et remonter ainsi le vélo dans le classement de mes moyens de transport préférés, pas loin de la moto.

Je ne me souviens plus exactement comment j'ai obtenu mes conclusions, mais une partie du problème est que l'introspection nécessaire à l'analyse de ma posture casse l'assimilation que je cherche à obtenir. Donc ne peut me fier qu'aux toutes premières observations produites par cette introspection, et je suis frustrée par l'extinction prématurée de ce sentiment si agréable.

Vers mi 2024, quand j'ai détaillé mes impressions sur le Vektron S10, je savais déjà que c'était une question de répartition de mon poids, mais je n'en sais pas plus sur ma compréhension de l'époque. Je crois que je l'ai obtenue à un moment où j'y réfléchissais après un voyage, et constaté que j'avais souvent ressenti l'assimilation dans des montées, et qu'il y a peut-être des choses à expérimenter de ce côté.

Je ne me souviens plus quand ces expérimentations ont eu lieu, mais aujourd'hui c'est très clair : il suffit que mettre presque tout mon poids sur la selle, avec les mais à peine posées sur le guidon, pour que mon intuition corporelle s'étende à tout le cadre et que mon expérience du vélo soit colossalement plus agréable.

À titre de comparaison, j'utilise habituellement mes mains comme des appuis, à tel point que je ne signale pas mes changements de direction parce que tout ce poids sur un seul bras nuit sévèrement à la précision nécessaire pour maintenir la direction. Une expérience très approximative avec mon pèse-personne et le meuble à côté me laisse penser que je mets environ 10 kg sur mes deux bras quand je roule habituellement à vélo.

L'implémentation

Et depuis approximativement deux ans que j'ai cette conclusion, je ne sais toujours pas quoi en faire pour améliorer concrètement ma vie.

Je n'ai pas l'endurance musculaire pour rester longtemps dans cette position, et je ne suis pas sûre que vouloir maintenir longtemps un tel arrondi soit une bonne chose pour mon dos. Je n'ai pas non plus l'endurance mentale pour maintenir mon attention sur ma posture, entre l'attention à donner à la route et l'ennui, je finis par oublier et retourner à ma posture habituelle.

En plus du problème de la méthode, il y a la question de la « bonne » posture, et internet est rempli de choses contradictoires et de slop sur cette question. Je ne sais trop où trouver des informations fiables sur cette question, il me semble qu'une source sérieuse devrait au moins préciser suivant quels critères une position est « bonne ». Je ne serais pas surprise que la position qui permette d'optimiser la puissance musculaire transmise ne soit pas la même que celle qui permet d'optimiser l'endurance de quelqu'un de peu sportif.

En plus de ça, ma position est contrainte par mon choix de vélo, qui est relativement petit pour ma stature, et je ne serais pas surprise d'être obligée de choisir un compromis entre hauteur de selle idéale et différence idéale de hauteur entre guidon et selle.

Et je suis d'autant moins motivée pour trouver ces informations que je soupçonne que la meilleure position du point de vue ergonomie et biomécanique soit différente de la meilleure position du point de vue de mon sentiment d'assimilation et de mon ressenti en conduisant cet engin. Comment choisir entre les deux dans ce cas ?

Bref, j'erre dans un méandre, j'ai trop de partis, trop compliqués, à prendre.

Le clavier scindé

Ma situation vis-à-vis de mes claviers scindés me rappelle ma situation vis-à‑vis du vélo après avoir constaté qu'il y a des moments très agréables pendant lesquelles j'assimile cette machine, mais avant de savoir comment les provoquer (c'est-à-dire avant de savoir que c'était une question de répartition du poids).

Depuis mon dernier billet sur la question Séparation à l'essai, j'ai essayé de passer à plein temps sur mes claviers scindés, mais j'ai été contrariée par une évolution de mon environnement professionnel.

Le plateau vers 50 mots par minute est devenu un plateau vers 60 mots par minute, donc je suppose que c'est plutôt un faux plat, mais ça reste très loin de ma performance habituelle (vers 100). D'un autre côté, j'ai confirmé ma vitesse moyenne de rédaction, de 1.1 à 1.2 caractère par seconde, quel que soit le clavier.

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi je m'accroche à ces claviers, alors que j'en tire plus de frustration que de plaisir. Je me demande si c'est juste bêtement de la dissonance cognitive et des coûts irrécupérables, ou si mon instinct trouve vraiment quelque chose derrière, quelque chose qui échappe à mon esprit conscient.

Comme pour le vélo, j'ai des moments fugaces et labiles sur l'Halcyon Ferris avec les switches Ambient Twilight (linéaires silencieux à 35 gf), mais pour l'instant je n'ai absolument aucune idée de ce qui les caractérise ou de comment les reproduire. D'ailleurs ça commence à faire un bout de temps depuis le dernier, et ça commence à m'inquiéter.

Comme je l'ai détaillé dans la section « confort » de Séparation à l'essai, j'ai l'intuition qu'un élément de ces moments est l'utilisation du clavier sans bouger les mains, l'appui des touches se faisant uniquement avec des mouvements de doigts, mais aucune de mes tentatives pour construire ces conditions n'a abouti.

En supposant que ce soit le cas, parce qu'après tout c'est l'argument principal des claviers comme le Ferris et des dispositions comme l'Ergo-L, je me retrouve avec les mêmes questions pour le vélo : est-ce que c'est une si bonne idée que ça sur le plan ergonomique et biomécanique, et le cas échéant comment choisir entre ça et le délicieux sentiment d'assimilation ?

Malgré tous les arguments d'ergonomie, et je n'y connais vraiment rien en ergonomie, je n'arrive pas à me convaincre que ce soit une bonne chose de maintenir durablement une seule position, quelle qu'elle soit. Le corps humain est globalement plus fait pour bouger que pour tenir des positions.

La question est d'autant plus difficile qu'avec mes décennies de clavier QWERTY, je n'ai pas la moindre trace de RSI, et ce serait quand même très con de se pourrir les performances de frappe tout en s'esquintant aussi les articulations.

Bref, si le sentiment d'assimilation pouvait devenir permanent, il justifierait largement à mes yeux ces nouveaux claviers, mais j'ai de plus en plus de mal à ne pas douter de réussir à l'attraper un jour, et je n'arrive pas complètement à me persuader que ce serait une bonne chose.

Et si je regarde les choses en face, une des principales sources conscientes de ma réticente à revenir à mes anciens claviers, c'est le bruit des touches. Peut-être que je devrais juste essayer un Keychron en cherchant des switches ultra-légers et ultra-silencieux.

Difficiles compromis

Ces jours-ci, il est largement admis au niveau de la nourriture que ce qui procure les sensations les plus agréables est assez différent que ce qui entretient le mieux le corps à long terme. J'ai très peur d'être dans la même situation avec mes choix d'interface et de posture face aux machines, que ce soit sur le vélo, avec un clavier, ou devant un bureau. Peut-être que comme pour la nourriture, il faut trouver un équilibre entre l'utile et l'agréable.

Mon problème à ce stade, c'est le manque d'information, et surtout de confiance.

Je suis assez « à l'écoute de mon corps » pour avoir pleinement confiance dans mon ressenti immédiat, mais ça n'informe que sur le versant « agréable » du compromis. Je n'ai aucune d'où commencer à chercher des informations fiables sur le versant « utile » du compromis.

Ces jours-ci, dans mon entourage professionnel, il y a des remises en question des directives ergonomiques largement admises, à base de dos droit et d'angles droits sur un paquet d'articulations. Je n'ai pas encore dépilé toutes les références scientifiques, mais il n'est pas difficile d'imaginer un préjugé mélioratif porté par l'adjectif « droit ».

Et pour ne rien arranger, même avec une information parfaite de ce qu'il faudrait faire et de ce qu'il m'est agréable de faire, il reste encore la question de comment réussir à le faire. Avec la nourriture, il n'y a pas la question de comment ingérer des trucs, c'est assez évident pour presque tout le monde.

J'imagine qu'il y a des façons de s'entraîner à tenir une posture donnée, quelles que soient les motivations derrière son choix, mais encore une fois, comment les trouver sans perdre du temps précieux avec des essais de méthodes présentées avec aplomb mais sorties de fesses et de préjugés ?

Je suppose que je suis assez désespérée pour chercher des témoignages façon « comme ça, ça a marché pour moi » de la part d'humain en qui j'ai relativement confiance, mais j'aurais vraiment me reposer sur des sources plus solides.

En vrai, je crois même que je suis assez désespérée pour écouter avec attention tous les conseils qu'un humain voudra bien partager avec moi sur ce thème. À vot' bon cœur…

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  • Publié le 26 avril 2026 à 20h27
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