Je suis nulle

C'est comme ça. C'est un axiome fondamental de l'univers. C'est une loi immuable de la vie. On ne peut rien faire contre. Il n'y a pas d'échappatoire. Je suis nulle, tout le temps, dans tous les domaines.

Du moins c'est ce que pourraient croire certains naïfs qui prendraient au premier degré tout ce que je dis (sur moi).

En réalité, un titre plus juste serait :

J'ai une certaine tendance à l'autodévalorisation

Je me suis souvent demandé pourquoi. Je n'ai jamais eu de réponse satisfaisante à mes questions en « Pourquoi ? » et ceci n'est pas une exception.

D'aucuns pourraient y voir une cause genrée, inculquée dès le plus jeune âge par l'environnement social patriarcal. Je trouve ça très douteux, mais je concède ne pas avoir d'indice tangible contre cette idée.

Au delà du pourquoi, ce qui est vraiment intéressant est ce que l'on peut faire contre. Non pas à l'échelle de la société, je n'ai pas tant d'ambition, mais à l'échelle personne, pour réparer les dégâts, peu importe ce qui les a causés.

Ceux qui me côtoient depuis assez longtemps savent à quel point je traque tous les biais dans ma pensée et je fais de mon mieux pour les éliminer ou les contourner. L'autodévalorisation n'est finalement pas très différente de tous ces biais.

Le problème avec les illusions (car c'en est une) est que même en sachant parfaitement à quel point on y est sujet, on ne peut jamais l'identifier directement. Un homme perdu dans le désert, qui a vu cinquante oasis qui se sont toutes révélées n'être que des mirages, n'a aucun moyen de savoir si la cinquante-et-unième oasis qu'il voit est un autre mirage ou si elle est bien réelle.

La seule solution est de renoncer complètement à la perception, ou du moins à en déduire quelqu'un information que ce soit, et se débrouiller autrement. Comme si l'homme du désert se bandait les yeux pour se laisser guider par son ouïe, son odorat, son instinct ou sa chance.

Par exemple, je vous dirais volontiers que je suis nulle en relativité générale, tout en sachant pertinemment qu'en vrai je n'en sais rien. Alors je réfléchis, et je me dis qu'en n'ayant jamais suivi de cours sur le sujet, jamais rien lu dessus non plus, il ne reste finalement qu'une vague culture faite de discussions avec des gens qui en savent peut-être un peu plus. Bref, je dois être authentiquement nulle. Pareil pour la littérature du XVIIème siècle, d'ailleurs, mais pour une raison obscure j'ai l'intuition que les gens ont moins de mal à le croire.

À l'inverse, je vous dirais tout aussi volontiers que je suis nulle en programmation en C, alors que ce n'est probablement pas le cas. Cependant j'ai beaucoup plus de mal à trouver des éléments pour étayer cette affirmation.

Il me semble que le fond du problème est qu'il n'y a pas de façon d'exprimer littéralement le contraire d'« être nul » sans ajouter d'information, si vague soit-elle, sur le niveau estimé. « Je ne suis pas nulle en C. » n'est jamais compris littéralement, mais toujours comme une litote.

De plus je trouve très inconfortable de prétendre avoir quelque niveau raisonnable que ce soit en C (ainsi que dans pratiquement tous les autres domaines). Je me suis longtemps battu contre le biais de confirmation, à tel point que je ne peux plus formuler ce genre d'affirmations sans immédiatement chercher un contre-exemple. Les contre-exemples sont évidemment foison : je ne connais objectivement rien aux VLA, mes notions du modèle de compilation sont très vagues, je connais pas la priorité du « ou » logique par rapport à celle du « et » logique, etc.

Ainsi pour les domaines dans lesquels je ne suis pas complètement nulle, je dois faire face à l'impossibilité pour moi d'estimer mon propre niveau (à cause de l'illusion qu'est l'autodévalorisation), la quasi-impossibilité d'estimer le niveau qui serait évoqué à mon interlocuteur par quelqu'expression de mon choix, et la quantité effroyable d'« indices d'incompétence » qui jaillit immanquablement dans mon esprit dès que j'essaye de formuler quelque chose de positif.

Je me demande si tout ça suffit à expliquer pourquoi je ne fais pratiquement aucun progrès dans ma lutte contre ce biais particulier, alors que j'ai beaucoup plus de succès face à tous les autres.

J'en serais presque à le prendre comme un preuve que je suis trop nulle pour pouvoir me battre contre l'autodévalorisation…

Commentaires

1. Le dimanche 22 avril 2012 à 2:21, par W :

Si on représente un niveau (de compétence en C par exemple) par un nombre positif, alors pour le placer par rapport aux autres nombres il vaut mieux regarder sa distance à 0 que sa distance à une hypothétique borne supérieure.

Même si tu peux argumenter que tu es nulle en C dans le sens courant, tu es manifestement non nulle dans le sens mathématique. Ta distance à 0 correspond à toutes les façons dont ton niveau pourrait être moins bon qu'il n'est en réalité.

Personnellement je suis non nul dans un certain nombre de langages, ce qui donne une idée d'échelle :
1 - Il y a des langages (comme le C) dans lesquels je sais écrire un Hello World et déchiffrer un programme existant qui n'utilise pas de constructions trop compliquées.
2 - Il y a quelques langages dans lesquels j'ai déjà écrit au moins un programme de quelques dizaines ou centaines de lignes.
3 - Et puis il y a mon langage favori, dont je connais assez la sémantique des constructions courantes pour pouvoir les combiner de façon originale, dont j'ai exploré un peu la (petite) bibliothèque standard, et dans lequel j'ai déjà écrit plein de petits programmes et plusieurs de plusieurs centaines de lignes, et travaillé sur un programme de plusieurs dizaines de kLOC. Ce qui n'empêche qu'il y a des aspects du langages auquels je n'ai jamais touché ou presque, y compris peut-être des choses qui paraîtraient basiques à quelqu'un d'autre.

Je crois savoir que tu es au moins dans ce niveau 3 de compétence / expérience. J'ajoute à ton crédit que je trouve ton langage plus difficile que le mien. Je pense qu'à ta place je dirais que je sais programmer en C.

2. Le dimanche 22 avril 2012 à 2:46, par W :

Dans tout ça on parle d'auto-évaluation, mais un niveau n'a de sens que par rapport à ceux des autres, et, comme pour la définition d'un mot, n'a d'intérêt que s'il peut y avoir consensus sur le fait que untel a à peu près tel niveau.

Donc Le Bon moyen de savoir quel est "le" niveau que tu as sur telle échelle de compétence, c'est de le demander directement aux autres, ou indirectement d'écouter les appréciations de ton travail.

Dans ce sens une auto-évaluation peut se décomposer en 2 parties :
* une prédiction de ce que la société pense de toi ;
* une éventuelle critique de la façon dont la société évalue ton niveau.

En pratique, face à une question frontale ("Quel est ton niveau en C ?"), de toute façon la bonne réponse a peu de chances d'être "Je suis super compétent" (prétentieux). Pour moi, "Je suis non nul" se dirait "Je me débrouille". Après, selon les attentes de la personne en face de moi, ça va plutôt pencher vers "Je suis nul" (au sens non mathématique) ou vers "Je suis bon".

3. Le dimanche 22 avril 2012 à 20:00, par Schmurtz :

Le monde se divise en deux catégories : ceux qui croient nuls et ceux qui le sont. Toi, tu te crois nulle ;).

4. Le lundi 11 juin 2012 à 1:13, par Don diego de la quenelle :

Regarde le film Fight Club il fait réfléchir, ce sentir nul c'est la volonté de certains hommes de notre temps, à nous de ne pas tomber dans ce genre de conspiration qui tend à vouloir faire de nous ce qu'ils veulent.

5. Le lundi 9 juillet 2012 à 2:19, par Lost girl :

Salut miss,
Bon tu sais quoi je te comprends et d'ailleurs je me reconnais bien dans ton écrit là dessus car je ressens bien ce sentiment là dont tu parles lorsqu'on se sent dévalorisé ,on se sous-estime et puis on a du mal à s'intégrer , j'ai toujours ce sentiment d'infériorité par rapport à l'autre et y a toujours ces pensées malsaines qui me hantent ,mon imagination qui divague mais toujours au domaine négatif et ceci m’exaspère à en mourir, j'en ai toujours souffert et je souffre encore certes puis je ne sais guère si cela prendra fin un jour enfin je l'espère ,mon esprit est troublé parfois je me dit que j’ai peut-être un trouble psycho quelques part car mon cas dépasse la normale encore pire je ne sais identifier mon mal-être perpétuel ça me dépasse quoi ,surtout que je suis quelqu'un de très sensible grave encore le moindre changement concernant mon mode de vie me chamboule à tous les coups

6. Le dimanche 23 décembre 2012 à 15:06, par stalker :

Idem pour le coté nul, a mon avis tu es surtout surdoué, mais tu ne le sais pas encore, ne cherche pas a faire des tests, sa serre a rien, n'essaye pas de te comparer au autre sa serre a rien non plus, mais cherche a te connaitre toi même, sans influence extérieur, tu as un énorme potentiel qui est comme une graine tombé sur du bitume, cherche le bon terreau ...

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  • Publié le 21 avril 2012 à 9h49
  • Dernière modification le 11 juin 2012 à 11h53
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