Ça donne le cancer

Ces dernières années, il me semble avoir entendu très (trop ?) souvent des annonces fracassantes du type telle ou telle chose « donne le cancer ». Ça m'énerve de plus en plus, pour toute une série de raisons que je vais énumérer dans cet article, sans ordre particulier.

Mais avant de commencer, je vais évacuer le point le plus important, qui devrait calmer le buzz à lui tout seul : la vérité scientifique ne tient pratiquement jamais dans une seule phrase-choc comme ça, et souvent la phrase-choc est un contre sens majeur.

Jorge Cham l'explique beaucoup mieux que moi dans PHD Comics.

Bon, ok, la réalité nuancée, ce n'est pas super sensationnel et ça prend du temps. Et comme nous sommes submergés dans le sensationnalisme, et que visiblement citer des sources précises et facilement accessibles n'est toujours pas au goût du jour, ce n'est pas facile de se faire une idée précise sur le fond scientifique.

La réponse correcte me semble être un brutal déni d'attention, que je pratique désormais presque automatiquement.

Presque, parce qu'il reste la réaction d'énervement dont j'ai parlé dans le premier paragraphe.

Dans la suite de cet article, je vais donc supposer que cette phrase choc est suffisamment proche de la réalité pour en être une approximation acceptable.

C'est-à-dire que soit on est sous le choc de la première exposition et l'automatisme de déni d'attention ne s'est pas encore mis en route, soit pour une fois la comm' a fait un boulot éthique et n'a pas trop déformé le fond sérieux.

Parce que même si c'était à peu près vrai, ça m'énerve quand même, pour les raisons suivantes.

Le cancer n'est pas une maladie

En réalité, le cancer est plutôt un symptôme, un peu comme le mal de tête ou la fièvre. Et surtout, comme le mal de tête ou la fièvre, il peut avoir des tas de causes très variées.

Donc à la limite, on pourrait dire que le cancer est un tas de maladies différentes qui se trouvent partager une caractéristique commune.

Et c'est très important, parce qu'en disant « le cancer », on fait comme si toutes ces maladies étaient équivalentes, ou comme si les distinguer relevait du détail.

Imaginez qu'on dise à tour de gros titres que manger de la glace trop rapidement « donne le mal de tête », et qu'une rupture d'anévrisme « donne le mal de tête ». Ces deux affirmation sont strictement vraies, mais à force de le présenter comme ça, combien temps avant que la sagesse populaire trouve aussi sinistre de manger de la glace que de faire une rupture d'anévrisme ?

Donc à la limite, d'accord pour dire que quelque chose « donne un cancer », si par ailleurs on pouvait conserver la nuance de gravité entre les différents cancers, comme on le fait pour le mal de tête. Autant dire que ce n'est pas gagné tant que le cancer sera un épouvantail à peine moins puissant que la mort.

Seule la malchance donne les cancers

Ou comme le disait un chercheur oncologiste, « mais tout donne le cancer ! »

Je dirais volontiers que le cancer est l'état normal de nos cellules, mais ça pose des questions compliquées sur les normes. À la place, je m'en tiendrai aux faits plus simples que toute cellule vivante tend vers la mort ou la prolifération anarchique (donc le cancer), pour de simples raisons d'entropie. Les cellules mortes sont consommées par les cellules vivantes, et parmi ces dernières, c'est à peu près la loi du plus fort.

Donc tout fonctionnement biologique plus ou moins ordonné, comme le corps humain, ne tient que grâce à des choses plus fortes que l'anarchie, qui combattent en permanence l'entropie pour maintenir l'ordre.

Vous avez peut-être remarqué que dans les accidents majeurs, par exemple dans l'industrie ou les transports, en dehors des erreurs purement humaines il n'y a jamais qu'un seul défaut ou qu'une seule panne. C'est toujours plusieurs défauts, souvent trois ou quatre, qui arrivent indépendamment et simultanément pour causer l'accident. La raison est simple : l'ingénierie de ces systèmes est faite de telle sorte qu'une seule panne ne cause pas de problème visible, et de plus en plus souvent même deux pannes simultanées ne causent pas de perturbation. Il en faut plus que ça pour arriver à un accident visible.

Et bien un cancer, en gros, c'est entre douze et quinze défauts indépendants et simultanés.

Chacune de ces douze à quinze étapes est une occasion pour le corps de mettre fin à ce processus qui se termine en cancer. Et la raison pour laquelle le nombre n'est pas précis, c'est qu'on ne sait pas trop comment ça se passe au début, parce qu'on n'observe que les cancers à la fin (et les tumeurs, qui sont deux étapes avant).

Entre les détections d'anomalies dans la cellule qui déclenchent son « suicide » (principale défense contre tous les virus), le système immunitaire qui attaque, les limites biologiques, etc, les services d'ordre font continuellement le ménage.

Un biologiste que j'ai côtoyé disait qu'un adulte moyen guérit spontanément de deux cancers par jour, mais je n'ai jamais su pour quelle définition de « cancer » (j'imagine qu'il fallait déjà plusieurs étapes, peut-être les deux qui séparent la tumeur du cancer ?).

Donc peu importe le chemin suivi par un cancer en particulier, le résumé est toujours le même : il est la conséquence d'un grand nombre de causes, dont la plupart relèvent seulement du hasard.

Donc il n'y a qu'un tas de malchance qui donne le cancer. Tout le reste, dont ce qui est évoqué dans les phrases choc de la presse, ne fait que diminuer ou augmente le risque de cancer.

Il faut garder le sens des proportions

Le remplacement de « donne le/un cancer » par « augmenter un risque » est d'autant plus important qu'il ramène un sens des proportions qui manque cruellement à la première formulation.

Quand on dit « cet aliment me donne des boutons » ou « tes explications me donnent un mal de tête », on parle de quelque chose de déterministe : le sujet cause systématiquement, à chaque fois, le complément. Il n'y a aucun degré.

À l'inverse, lorsqu'il est question de risques, il ne suffit pas vraiment de dire qu'il augmente ou qu'il diminue, mais il faudrait également se faire une idée de combien il augmente ou diminue, et sur quelle base.

Par exemple, si on prouvait scientifiquement que chanter la Marseillaise augmente dans tous les cas d'une chance sur cinquante milliards le risque de cancer, ce serait classé par l'OMS comme « cancérigène » de même type que le tabac, alors que le cette variation de risque est négligeable devant tous les autres risques de la vie quotidienne.

Cela amène naturellement aux concepts de micromort et de microvie, qui permettent de raisonner intelligemment sur ces risques. Un article de la class éco, Noel Mamère est-il plus dangereux qu'une saucisse ? les décrit très bien. Si vous avez la flemme de lire cet article que j'ai trouvé très intéressant et instructif, je le résumerai par le fait que la micromort est définie comme une chance sur un million de mourir, utilisée pour mesurer les risques ponctuels (comme un saut en parachute) et la microvie est trente minutes d'espérance de vie, utilisée pour mesurer les risques accumulés (comme le tabagisme), et il existe des mesures tabulées dans ces unités.

C'est bien gentil de parler de risques et de micromort et de microvie et tout, mais tout ça ça se range dans le côté des coûts. Comme dans tous les compromis, il y a aussi une colonne de bénéfices. Avez-vous remarqués que tous ces trucs qui « donneraient le cancer » d'après les gros titres sont toujours des trucs agréables ? Alors que personne ne bash les légumes, ni le sport alors que tous ces radicaux libres ça ne doit pas être super top pour l'organisme non plus.

Je suis plutôt du côté de mon père, quand il disait qu'il préfère bien manger toute sa vie et mourir à cinquante ans, plutôt que de manger de la merde pendant 90 ans. Ou dit autrement, que le plaisir à table, ça vaut bien sept cent mille microvies là.

On arrive fatalement au prix que l'on donne à une vie humaine, ou du moins à sa propre vie (ce qui est un tout petit moins pénible moralement), mais c'est déjà ce que l'on fait en se voilant plus ou moins la face losrqu'il est question d'équipements de sécurité optionnels. Par exemple les airbags de voiture.

Et ainsi, je considère ma vie comme une ressource, exactement comme mon temps ou mon attention : je n'en fais rien toute seule, mais il s'agit d'une ressource limitée que j'arbitre à mon goût en échanges de différentes choses que je juge positives.

Je choisis donc de troquer volontairement une petite partie de mon espérance de vie contre le plaisir de manger de la viande, et je refuse de troquer mon attention contre de la pseudo-information sur les dangers des ondes électromagnétiques qui ne se donne même pas la peine de quantifier quoi que ce soit.

Mais quelle proportion d'humains est capable d'autant de calme et de mesure ? y a-t-il une chance pour que la peur irrationnelle soit bonne conseillère sur ces sujets ?

Commentaires

1. Le mardi 26 avril 2016 à 13:45, par Quaedam :

Hello, merci pour ce super site, ce super article, et je voudrais juste ajouter quelque chose concernant les “ondes électromagnétiques”.

En se basant sur des rapports officiels d’agences influencées par les énormes lobbys des télécoms comme l’ARCEP, l’ANSES on peut se demander si les ondes des portables (20x plus puissantes que celles du WIFI) augmentent les risques de cancer.

Sachant que la moitié des études sur les risques de ces ondes ont des employés de compagnies téléphoniques dans leur rang, que sont étudiées les conditions normales d’utilisation qui ne correspondent pas à la réalité (portable à plus de 3cm de la tête, etc).

Les portables c’est 2Watts de micro-ondes émises au contact de la tête. Des enzymes se mettent en action pour évacuer la chaleur anormale dans le cerveau, on ignore les véritables significations et conséquences à long terme de tout ça, est-ce qu’on veut vraiment le savoir d’ailleurs ? Le portable est si pratique et si rentable.

Donc je pense que parmi les ondes qui nous entourent, celles qui émanent de nos téléphones portables sont potentiellement nocives.

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  • Publié le 1er novembre 2015 à 17h51
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