La vérité, rien que la vérité

J'imagine que vous avez reconnu la référence à une coutume judiciaire américaine, où les témoins jurent de dire the truth, the whole truth, nothing but truth.

En réalité, ce n'est pas possible de dire toute la vérité. La réalité d'un fait, et à plus forte raison de son contexte, représente une quantité colossale d'informations. Et la faible bande passante des langages humains, surtout à l'oral, fait qu'il est impossible de tout transmettre. On est obligé de faire des coupes. Toujours. Que ce soit de bonne foi ou non, techniquement tout le monde ne dit – au mieux – que des vérités partielles

En cours de philosophie, quand j'étais en Terminale, une leçon portait sur le fait qu'un fait historique est construit. L'histoire ne fait pas référence à une réalité objective comme la physique. Les faits bruts sont certainement objectifs, mais un fait historique contient en plus une interprétation, et un lien avec d'autres faits historiques et avec le contexte. Et ces liens sont des constructions humaines.

Il en est de même lorsqu'on ne parle que d'une histoire personnelle au lieu de l'histoire d'un grand groupe humain, parce que malgré le champ plus restreint, les mêmes mécanismes sont à l'œuvre. Et il en est aussi de même lorsqu'on ne croit parler que d'un seul fait à quelqu'un qui n'en connaît a priori strictement rien, comme c'est le cas par exemple dans les procès (ou du moins l'image que les séries télévisées en donnent), parce qu'on reconstruit un contexte.

Prenons un exemple fictif : l'incendie d'un immeuble de bureaux. Des dégâts matériels énormes, et disons un ou deux morts. L'enquête avance assez rapidement, et le propriétaire du bâtiment, encore sous le coup de l'émotion, blogue les premiers résultats dès leur publication : l'incendie a été causé par un employé qui fumait en cachette dans les toilettes, et le mégot a déclenché l'incendie.

C'est pratique comme chaîne causale : c'est court, c'est propre, et c'est bien pensant. Fumer tue, on va bientôt obliger les paquets à être plus gros pour le dire sur une surface encore plus grande. Fumer c'est Mal™, et encore plus dans un endroit où c'est interdit.

Et puis même sans ces aprioris, c'est un acte unique et délibéré qui a directement causé le sinistre. Ce n'est pas intellectuellement satisfaisant de remonter la chaîne causale jusqu'à celui qui lui a proposé sa première cigarette, ou jusqu'à ses parents qui l'ont mis au monde. De même ajouter l'inaction de 7 milliards d'humains n'est pas satisfaisant non plus.

Bref, le mégot mal éteint de l'employé qui fume en cachette est l'histoire idéale à raconter. Simple, efficace, facile à communiquer, et qui ne demande aucun recul pour la percevoir.

Les mois passent, l'employé fumeur est socialement mis au pilori. Pourtant, son manager trouve que sur le plan professionnel cet employé est impeccable, et même sur le plan humain, en dehors de son tabagisme, c'est quelqu'un de bien.

Alors le manager va écrire qu'en fait, l'incendie a été causé par le gérant de la division chimie, qui a fait entreposer dans les toilettes des produits très inflammables, dans des contenants absolument pas adapté à ces produits. Il en avait accumulé une demi-douzaine de mètres cubes au moment du sinistre. N'importe quelle étincelle aurait conduit au même résultat, si ce n'avait pas été le mégot ça aurait été le sèche-mains (une fois revenu de réparation).

Le problème d'une histoire comme ça, c'est que c'est compliqué. La presse nous a habitués à une simplicité caricaturale, du même genre que la première version. Pour arriver à cette histoire, il faut du recul. Un petit bidon dans les toilettes, ce n'est pas grave, ça ne gêne personne. Puis deux. Puis trois. Mais ça ne pose toujours aucun problème. C'est une situation presque stable. Assez pour être jugée normale sur le moment par tous les témoins. Il n'y a pas d'élément perturbateur précis comme un mégot mal éteint.

On conviendra que ce sont deux versions très différentes. Et pourtant, les deux sont aussi « vraies » l'une que l'autre. Les deux correspondent exactement à « la vérité, rien que la vérité ». Les deux contiennent autant de bonne foi. L'une est plus « actualité », faisant avec les éléments du moment, tandis que l'autre est plus réfléchie, plus systémique. Les deux contiennent autant de construction et d'interprétation, et partent des mêmes faits bruts. Et aucun des deux ne peut raisonnablement être considérée comme un mensonge, ou comme ce que j'appelle une demi-vérité (car ma définition y inclut une certaine mauvaise foi).

Mais où est-ce que je veux en venir avec tout ça ?

J'imagine que mon lectorat est assez perspicace pour le deviner, mais pour la postérité, je vais quand même l'expliciter.

Je considère comme impossible d'empêcher quelqu'un de suffisamment déterminé de tomber sur mon site. Y compris les recruteurs et autres partenaires professionnels potentiels.

Lorsqu'on me demande en entretien pourquoi je suis revenue en France, je réponds que je n'en pouvais plus de vivre à 600 km de mon fiancé. C'est une version très différente de ce que l'on peut trouver dans les archives de ce weblog. Et pourtant, aucune des deux n'est plus « vraie » que l'autre. Aucune des deux n'est un mensonge ou demi-vérité destinée à tromper.

J'ai écrit par le passé que j'assume absolument tout ce que je publie sur ce site, et malgré la spontanéité apparente des articles, je me tiens à une ligne éditoriale stricte. Par contre je n'assume pas certaines conclusions douteuses que l'on peut tirer de mes écrits. En particulier il serait outrageusement faux de déduire de ce weblog que j'ai menti en entretien.

Le parallèle va évidemment plus loin. L'accumulation progressive de produits hautement inflammables est une tension qui augmente petit à petit. Il y presque toujours un élément précis qui libère cette tension, et qui est ainsi amplifié. Un mégot dans des toilettes, c'est rarement catastrophique.

Maintenant que je suis plus calme et que j'ai plus de recul, je dirais que la version « entretien » est la meilleure réponse à la question « Pourquoi suis-je revenue en France ? » Par contre, ce que j'ai décrit ici à chaud est plutôt la réponse à « Pourquoi est-ce le 1er novembre que je suis revenue en France ? »

Et même avec ces deux versions, il reste encore une infinité de détails qui restent sous silence. Beaucoup de ces détails, même en les changeant individuellement, auraient pu altérer considérablement le cours des choses.

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  • Publié le 10 décembre 2011 à 11h29
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