L'intelligence, à quoi ça sert ?

Pendant la conception de ce billet, j'ai dû férocement ferrailler avec ma tendance naturelle à l'autodévalorisation, parce que la question qui se pose à moi depuis plusieurs mois concerne ma situation, avec mon intelligence.

Donc pour assainir la discussion, on ne va pas parler de moi, mais d'un personnage fictif, Mme Головина, que l'on appellera dans la suite Mme Golovina, parce qu'il a déjà fallu une quantité colossale de coups de pied au c*l pour que les administrations françaises daignent utiliser des accents sur les noms, donc leur faire utiliser du cyrillique est fatalement voué à l'échec.

Mme Golovina est donc, par hypothèse, une personne très intelligente. Mais « intelligent » est un mot ambigu, qui peut vouloir dire plein de choses. Précisons donc : elle est très douée dans les domaines techniques et scientifiques. Même si sa mémoire n'est pas spécialement efficace, elle comprend très facilement, et retient très bien ce qu'elle a compris, et surtout elle met facilement en relation ce qu'elle a compris avec une compréhension précédente et/ou une situation concrète, pour en tirer des conséquences pertinentes.

Ce don semble d'ailleurs très général : dès qu'il y a quelque chose à comprendre, plutôt qu'à savoir encyclopédiquement, elle s'en sort très bien, qu'il s'agisse de « basse » technique (comme le fonctionnement d'un moteur à quatre temps), de concepts abstraits (comme la logique fondamentale), ou de choses plus exotiques (comme des concepts de sociologie ou de psychologie (même si le passage à la réalité est dans ce cas plus douteux)).

D'autre part, elle a un grand souci du détail. Sans aller à faire du détail pour le détail, elle cherche seulement les détails « problématiques » qui pourraient se révéler désastreux pour le futur, et investit systématiquement le temps de les prévenir (donc uniquement lorsqu'il s'agit d'un investissement rentable). Et elle semble avoir un don particulier pour trouver ce genre de détails là où d'aucuns n'auraient vu seulement qu'« en gros ça a l'air de marcher » avant de passer à la suite.

J'ai eu la chance parfois de rencontrer des véritables génies, des gens dont l'« intelligence » dans un domaine plus ou moins large est tellement impressionnante qu'elle ne peut raisonnablement être mesurée sur la même échelle que le commun des mortels. Ce n'est pas le cas de Mme Golovina : elle est « normale », très haut sur l'échelle du commun des mortels, mais reste quand même sur cette échelle.

Pour équilibrer le personnage, il faut bien avoir qu'en dehors de ça elle n'est pas très douée : maladroite, maladivement timide, et socialement inepte au point d'être incapable d'imaginer à quoi peuvent ressembler le marchandage, la diplomatie ou la séduction.

Maintenant que le contexte est posé, venons à la question de fond de ce billet : à quoi cette intelligence peut-elle bien servir ? Et plus précisément dans le domaine professionnel, comment peut-elle la mettre à profit ?

Il y a certaines grosses sociétés très friquées qui cherchent spécifiquement des gens comme elle. Il ne semble malheureusement pas y en avoir à proximité du domicile de Mme Golovina, domicile qu'elle refuse de quitter pour des raisons personnelles.

Que lui reste-t-il ?

Dans les entretiens d'embauche (purement fictifs, bien entendu, mais qui restent le reflet de la perception fatalement limitée que j'en ai par ma propre expérience réelle), Mme Golovina a été déçue.

Ces entretiens ont toujours été une sorte d'instantané de ce qu'elle est capable de faire. Elle s'est présentée pour un poste de développement dans un langage qu'elle a appris toute seule pendant son temps libre au cours de la dernière année. Elle montre le même niveau que quelqu'un qui a quatre ans d'expérience dans le développement avec ce langage. Et du coup, elle est traitée exactement de la même façon. Son intelligence et sa compréhension des systèmes qui lui ont permis d'atteindre ce niveau si rapidement lui permettront pourtant une progression beaucoup plus rapide, et une efficacité beaucoup plus grande, que son homologue plus expérimenté mais moins doué.

Mme Golovina voit ensuite avec une certaine surprise qu'on ne lui compte comme « expérience professionnelle » que l'année pendant laquelle elle a occupé un poste avec un libellé informatique, alors que pendant son doctorat elle a passé plus de deux ans à travailler à temps plein à la fois comme chef de projet, architecte en logiciel, développeuse, administratrice système et support pour les utilisateurs. Il en est ressorti d'authentiques compétences de terrain, qui sont envoyées directement aux toilettes. Elle est considérée exactement de la même façon qu'un ingénieur après un premier emploi d'un an, pourtant cinq ans plus jeune et concrètement moins expérimenté (indépendamment de l'intelligence).

Donc en plus d'accéder aussi facilement au poste, son homologue avec quatre ans d'expérience (mais plus jeune) commence en plus avec un salaire et une reconnaissance sociale plus élevés (et ça c'est sans compter les préjugés de genre qui creusent encore cet écart, surtout dans le second domaine).

À ce stade, Mme Golovina a le choix d'accepter ce déséquilibre, et de continuer ces démarches, pour se retrouver embauchée dans une société où elle est prisonnière d'une grille de salaire qui ne tient compte que de son poste et de sa prétendue expérience (tronquée) mais pas de son intelligence. Elle se dit qu'après tout peu importe la rémunération initiale, tant qu'elle suffit pour satisfaire ses besoins, ses priorités sont ailleurs.

Alors la question se repose : une fois embauchée, qu'est-ce que Mme Golovina peut bien faire avec son intelligence ?

Elle pourrait être plus efficace que ses collègues sur les projets qu'on lui attribue, mais on se contenterait juste de lui attribuer plus de projets, en classant ceux qu'elle a accompli comme « faciles ». L'entreprise en bénéficierait, mais pas Mme Golovina.

À moins qu'elle apprenne à rendre son efficacité plus visible. C'est de l'humain, donc c'est loin d'être gagné d'avance, mais admettons. Que peut-elle en espérer ? Un peu de reconnaissance, peut-être, jusqu'à ce que les gens s'y habituent et trouvent ça normal. Une promotion, comme une revanche sur la grille de salaire ? Ça reviendrait à lui donner un poste de management, c'est-à-dire humain, où elle serait fatalement exécrable.

Alors, pourquoi se battre pour utiliser cette intelligence, alors que se fondre dans la médiocrité ambiante aboutit au même résultat ?

Ou alors, Mme Golovina peut faire le choix de refuser. Refuser d'entrer dans le système coincée dans une case qui lui est défavorable. Mais comment faire autrement ? Les qualités exceptionnelles ne rentrent pas dans les cases. Existe-t-il dans ce pays des emplois que l'on peut atteindre sans être dans une case qui nivellerait l'intelligence de Mme Golovina ?

J'essaye d'espérer que oui, mais j'avoue ne jamais en avoir vu.

C'est pourquoi je crowdsource une réponse, en faisant appel à mon lectorat : comment Mme Golovina peut-elle utiliser son intelligence pour améliorer son quotidien professionnel ? Ou bien n'a-t-elle pas d'autre choix que se résigner à simuler une médiocrité professionnelle, en ne comptant que sur ses loisirs pour laisser aller ce qui fait d'elle ce qu'elle est ?

Commentaires

1. Le samedi 28 avril 2012 à 23:10, par Zerte :

Mme Golovina va simuler sans vraiment se résigner, utiliser son intelligence pour sortir de tôle dès que possible, notamment en tirant parti du "reverse telecommuting" (Dilbert) et en investissant son épargne astucieusement. Dans l'intervalle, elle aura peut-être même la chance de pouvoir faire tourner ses neurones dans sa case - ce dernier point est vraiment une question de chance.

2. Le lundi 24 septembre 2012 à 10:37, par Greed :

Peut être que son intelligence superieure l'emprisonne plus dans l'indecision que tout probleme auxquel elle pourrais être confrontée.
Peut être qu'en fin de compte, elle devrais de temps en temps lacher prise, entreprendre des choses qui lui plaisent et qui la valorise.
Et enfin, peut être qu'elle devrais relativiser un peu ;-)
L'indecision n'as pas de place dans une belle vie.

3. Le vendredi 23 novembre 2012 à 1:26, par Cycloparisien :

Peut-être que Mme Golovina devrait accepter ce défi de l'humain, ne plus se sentir limité à ce problème, mais le surpasser, pour aller à la rencontre des gens tels qu'ils sont vraiment, et non les hypocrites tels qu'on en voit souvent. Je suis sûr que Mme Golovina, avec cette grande intelligence, a aussi une compréhension particulière des gens, pour mieux les aider à se sentir vivre, notamment dans leur travail.

Cela peut se faire dans des associations, mais aussi au travail. Je suis convaincu qu'une personne comme Mme Golovina, qui a déjà mené des projets, serait donc une très bonne personne humaine en tant que responsable. Et je suis aussi sûr que l'on parlerait vraiment de sens humain tel qu'il devrait l'être, et non l'hypocrisie de certains pour faire croire que certaines personnes savent diriger les gens.

Ce serait pour moi un plaisir de travailler avec une personne que Mme Golovina. Le but ne serait plus de faire un projet seul, mais en commun dans un même groupe. Trouver des personnes vraies et honnêtes est difficile mais possible.

5. Le mardi 16 avril 2013 à 15:36, par un anonyme :

Je pense que Madame Golovina devrait mettre son intelligence à son service et non au service d'une entreprise qui ne comprend visiblement pas la portée des chose comme elle. Simple constatation de la part de Madame Dildee (pendant exotique de Madame Golovina)... qui a déjà vécu cela de nombreuses fois, dans son propre domaine...

6. Le jeudi 23 mai 2013 à 17:21, par un anonyme :

Madame Golovina est intelligente et tout le monde le sait. S'il le dise elle n'est pas alèse avec l'humain et les compliments, si personne ne dit rien elle pense qu'on ne la voit pas a sa juste valeur.
Pourquoi chercher à montrer sa supériorité si de fait elle l’est ?
Le plus gros défis de Mme Golovina est in fine de réussir sur le plan humain, et ça ce n’est pas facile, ça ne vient pas tout seul.

7. Le samedi 15 juin 2013 à 21:15, par Cycloparisien :

J'ai du mal à voir beaucoup d'autres possibilités pour Mme Golovina que de développer les compétences de contact avec les gens. Et je pense vraiment que cette richesse de compréhension ne lui sera que bénéfique, que ce soit dans les grandes entreprises comme dans les petites.

Le mieux serait de trouver une entreprise où la prise en compte de ces gens soit considérée comme telle. Je ne vois pas d'autres métiers où la communication entre les gens n'est pas valorisée...peut-être dans la recherche, mais même là, le nombre de conférences montre qu'il faut entrer en contact avec les gens...

Mme Golovina pourrait peut-être nous dire si ses idées ont évolué depuis la rédaction de son message, ce qui pourrait permettre aussi aux autres personnes dans le même cas de savoir si elle a trouvé une solution, ou bien une vision plus positive.

9. Le mardi 5 janvier 2016 à 20:44, par Jeanroche :

Regret de vous dire que Madame GOLOVINA n'est pas intelligente . Les gens intelligents finissent toujours par réussir et ils sont même plus précoces que les autres . Prenez EINSTEIN , MOZART, les grand peintres et j'oserai même dire HITLER . Donc Madame GOLOVINA a uniquement l'apparence de l'intelligence . C'est déjà pas mal il y en a beaucoup qui n'ont même pas cette apparence, mais ils ont une chance inouïe ils ne s'en rendent pas compte qu'ils sont médiocres . la grande différence est là : les médiocres ne se rendent pas compte de leur médiocrité ( la nature est bien faite quand même ) mais les gens intelligents eux se rendent compte de leur intelligence .
Signé un médiocre qui se revendique tel quel

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  • Publié le 21 avril 2012 à 22h53
  • État de la bête : inadaptée à ce monde
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