La machine à voter selon Nat

Dimanche dernier, comme le dimanche précédent et quelques autres dimanches plus loin dans le passé, j'ai voulu faire semblant d'être une citoyenne et je suis allée voter. Et pourtant, on m'a refusé le droit pourtant fondamental de glisser mon bulletin dans une urne : le vote était fait au moyen d'une machine.

Il y a beaucoup de choses qui me dérangent dans cette machine à voter. J'ai bien entendu les gens qui parlent d'une simplification colossale du dépouillement, et je ne suis pas insensible à cet arguemnt. Juste que je pense qu'il est possible d'avoir à la fois cette facilité de dépouille et une transparence et une robustesse suffisantes pour être à mon goût.

C'est ce que je m'en vais démontrer par l'exemple : la machine à voter telle que je l'aurais conçue si on m'avait demandé de le faire.

Disclaimer

Notons que je n'ai jamais fait aucune recherche sur la question, et que je ne sais pas trop où en est l'état de la réflexion avant que j'arrive. Comme je soupçonne que les critères retenus soient radicalement différents des miens (cf la section suivante), je pense que mes conclusions sont quand même intéressantes, au moins pour les deux ou trois lecteurs sans pouvoir que cet article va atteindre.

Ce n'est pas comme si on prenait des décisions sérieuses, ici.

Le cahier des charges

Pour commencer, quels sont les critères qui font à mes yeux une bonne machine de vote ?

On remarquera que dans cette liste n'apparaissent ni la mode, ni la flatterie d'une partie des électeurs, ni la favorisation d'une entreprise proche d'un politique impliqué ; alors que je ne doute pas une seconde que ces critères ont tenu une place majeure dans le choix de la machine à voter réellement utilisée.

Je fusionne les deux derniers points par le point suivant, qui est plus fort :

L'idée est alors qu'en cas de défaillance, des humains peuvent prendre immédiatement le relai, et qu'en cas de doute de la part d'un citoyen, il puisse faire le même travail que la machine en parallèle, et vérifier que les résultats sont bien égaux.

Design de la machine

Pour commencer, je ne propose pas une machine, mais deux machines indépendantes : une machine à bulletins, et une machine à compter. Ça permet de simplifier les machines, et le nécessaire protocole entre les deux est un point de plus accessible aux citoyens pour se convaincre que tout se passe correctement.

Ensuite je propose une technologie pas du tout à la mode, et franchement considérée comme « rétro », voire « vintage » : les cartes perforées, en raison de certaines opérations par les humains qui ne sont possibles que sur ce support.

Le vote

Le bulletin de vote se présenterait donc sous forme d'une carte sur laquelle une perforation indique un candidat, avec un emplacement particulier pour le blanc.

Une carte sans perforation, avec plusieurs perforations, avec une perforation mal placée ou avec un « signe distinctif » est considérée comme nulle.

La machine utilisée à ce stade est une simple perforatrice, bien alignée pour faciliter la suite. Simple et efficace.

Au besoin, une perforatrice manuelle doit pouvoir être utilisée.

Le bulletin a ensuite une sémantique complètement indépendante de la machine, de sorte que l'électeur puisse vérifier par lui-même que la machine a bien respecté son choix, et au dépouillement chaque humain peut interpréter une carte de façon univoque.

L'urne

Le bulletin est ensuite « opacifié » avant d'être placé publiquement dans une urne.

J'avoue ne pas avoir tellement poussé la réflexion sur ce point. L'enveloppe traditionnelle est très pratique pour l'électeur, mais peut-être trop pénible pour la machine à dépouiller.

J'avais pensé à une carte triptyque, qui maintient le secret de la perforation en couvrant les deux côtés de rabats. Je ne sais pas trop à quel point ce pliage est accessible aux électeurs et aux machines à dépouiller, ni quel surcout par bulletin ça entraînerait.

Je ne pense cependant qu'il y ait de problème fondamental à cette étape.

Le dépouillement

Le contenu de l'urne est ensuite « désopacifié », soit par une machine soit par des humains patients, la première possibilité étant préférable, mais suppose que les citoyens puissent facilement se convaincre que cette machine ne « nullifie » pas injustement des cartes bulletins.

Il me semble ensuite facile de concevoir une machine qui fait le dépouillement à proprement parler, c'est-à-dire trier les cartes suivant le candidat et les compter.

Il est certainement facile de détecter les cartes nulles par absence, surplus ou mal placement de perforation. Je ne sais dans quelle mesure les nulles par « signe distinctif » sont détectables, mais il me semble tout à fait acceptable de laisser des humains trier les « nuls douteux » s'ils ne sont pas trop nombreux.

Ensuite les cartes de même nature sont groupées par dix, par exemple en les agrafant ou en les biseautant. Les groupes sont empilés par dix, soit cent bulletins. Les piles sont placés ensuite sur des plateaux de dix ou de dix fois dix piles.

Le placement permet ainsi de compter d'un coup d'œil les résultats de la machine.

Et suivant la motivation et le degré de doute de chaque citoyen, il peut facilement extraire, au choix ou au hasard, un groupe ou une pile et le recompter, pour se persuader que la machine n'a pas mal compté.

Vérifier le tri est à peine plus compliqué, et c'est là que se situe l'avantage technologique de la carte perforée : il est très facile de faire une opération de ET logique entre une quantité arbitraire de carte. Si le plateau est coloré et l'éclairage suffisant, il est possible de vérifier d'un coup d'œil qu'une pile contient une perforation de part en part en face du candidat auquel elle est attribuée. Il suffit ensuite de vérifier la non-nullité de chaque carte, sur le même principe de sélection que les recomptages. Là encore, avec un sous-main bien contrasté, on peut vérifier rapidement qu'il y a bien une seule perforation, il ne reste que le problème des « signes distinctifs ».

Analyse

Il me semble que tout les comportements que j'ai décrits pour les machines sont facilement implémentables. En dehors des « signes distinctifs », tout est à niveau technologique très basique. Ça doit pouvoir se faire sans silicium, et peut-être même dans une grande partie sans électronique. Et ainsi, sans moyen de biaiser sournoisement le résultat.

La capacité des humains à intervenir à n'importe quelle étape, et à refaire autant que le cœur leur en dit, même semble être un atout colossal contre la fraude. À tel point que je pense sérieusement qu'à moins que je rate quelque chose de gros, un tel dispositif serait inviolé en pratique. Non pas qu'il soit inviolable, mais qu'il soit seulement bien plus forts que le reste de la chaîne, qui serait du coup ciblé par un fraudeur : corruption des humains qui vérifient, corruption à la transmission des résultats, corruption des bulletins, propagande dans la presse pour agir directement sur l'électorat, etc.

La seule surface d'attaque supplémentaire par rapport au dépouillement papier me semble être l'injection de bulletins réordonnés, contre laquelle seule la sécurité physique est efficace, et l'introduction d'erreurs de comptage subtiles. Mais elles doivent être suffisamment subtiles pour échapper à l'échantillonnage de ceux qui vérifient. Pour peu qu'on fournisse des dés à dix faces, une telle attaque serait très risquée pour un résultat statistique assez faible.

Si l'élection se joue à une centaine de voix sur des dizaines de milliers, une telle attaque peut faire basculer le résultat. Mais ça reste un cas assez rare, et l'organisation proposée en sortie de la machine à dépouiller rend le recomptage humain très facilement parallélisable.

Il reste donc plus qu'à faire revenir les cartes perforées à la mode, convaincre le public qu'une telle transparence est bénéfique, et trouver des élus qui ont des amis dans des entreprises de carton et d'électronique de base, et ce système aura une chance d'être mis en place.

Ou bien suis-je en train de rater une faille béante dans ce système ?

Commentaires

1. Le lundi 25 juin 2012 à 20:00, par Schmurtz :

En fait, ça existe déjà, mais en plus simple :
- bulletin unique avec cases à noircir
- bulletin unique avec cases à perforer

Le processus de vote est identique à ce que l'on connaît, sauf qu'il faut ajouter des crayons ou perforatrices manuelles dans l'isoloir. La lecture est alors faite automatiquement par une machine optique (plus rapide), ou des êtres humains (moins tendancieux).

Le principal problème, c'est l'utilisation par des personnes ayant des déficiences : problèmes de vue (bulletin avec OUI/NON en très gros, ou différenciable par la couleur), moteur (noircir une case ou percer un trou, c'est bien plus complexe que mettre dans une enveloppe), illettrés, ceux qui comprennent jamais ce qu'il faut faire...
Ainsi qu'une limite beaucoup plus floue entre un bulletin valide ou nul, surtout via la lecture optique => du coup, c'est quasi obligatoire, à mon sens, de recompter les blancs/nuls à la main.

Toi, tu rajoutes une machine pour "remplir le bulletin". Je ne sais pas si ça apporte vraiment quelque chose, peut être pour limiter les nuls et aider les personnes déficientes.

On en trouve au moins aux US, qui ont en plus le travers de faire jusqu'à 4 ou 5 votes en même temps, ce qui crée des bulletins de votes sous forme de feuille A4 incompréhensibles, surtout lorsqu'il y a dans le tas des élections par listes.

2. Le jeudi 28 juin 2012 à 11:40, par Natacha :

Je me doutais bien que je ne débarquais pas en terrain vierge, par contre je vois une différence qui me semble majeure entre ma proposition et « ce que l'on connait » : la moitié de la vérification peut aisément être faite sur tous les bulletins, par empilement.

C'est d'ailleurs pour obtenir cet avantage que j'ai proposé une machine à perforer le bulletin, de façon à homogénéiser la perforation. Une perforation humaine aurait trop de variabilité pour pouvoir en vérifier plus d'une dizaine d'un coup (enfin je suppose que ça dépend des dimensions choisies).

C'est également pour cette raison que j'ai fait du vote blanc une option explicite (comme les machines à voter françaises), de sorte qu'un bulletin non-perforé soit nul. Cela dit il y a peut-être aussi une trace d'idéologie (je considère le vote blanc comme exprimé).

Je concède qu'un système à base de bulletins transparents noircis a le même jeu d'avantages, il permet de faire l'autre moitié de la vérification, avec OU logique au lieu d'un ET logique, et donc vérifier que tous les bulletins d'une pile sont bien classés ou vierges. Je n'y avais pas pensé, mais il me semble que des bulletins transparents à noircir (de façon indélébile) me semble plus cher (et moins écologique) à produire et à recycler.

Je suis d'accord que tous les nuls devraient être reclassés par un humain, et rendre clair que la machine doit passer en nul (ou plutôt à vérifier par un humain) au moindre doute. Et ça aussi, ça plaide pour un vote blanc explicite, histoire de ne voir dans la pile de nuls que des défaillances (humaines, procédurales ou de la part d'une machine), sans les blancs volontaires.

Enfin j'avoue ne pas avoir pensé aux personnes handicapées, mais la machine à remplir le bulletin est probablement une bonne choses pour elles. Cela dit, ça continue de poser problème pour les vérifications. En tout cas, je ne vois aucune régression par rapport au système français habituel, donc en quoi y a-t-il problème ?

Et pour finir sur le cumul des votes, j'aurais plutôt tendance à atomiser le plus possible, ce qui devrait aussi aider l'électorat. Ainsi lorsqu'on proposait une variante de Condorcet, il me semblait évident de faire un bulletin par candidat, et je n'ai découvert l'idée de tout rassembler qu'en lisant l'objection que dans les petits effectifs ça pouvait servir à rompre le secret du vote. Donc pour plusieurs élections simultanées, sur quoi je n'ai aucune réserve de principe, je mettrais au moins un isoloir par vote, sinon un bureau par vote.

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  • Publié le 19 juin 2012 à 7h09
  • État de la bête : en train de refaire le monmde
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