Tempête en Hadès

J'avance lentement, fatigué. Depuis combien de temps est-ce que je marche comme ça ? Je ne sais pas. Trop longtemps. Des heures, sans doute. Peut-être une dizaine d'heures.

Je ne dois pas m'arrêter. Je ne peux pas m'arrêter, sinon je n'aurai plus la force de repatir ensuite. Il faut que je continue. Le plus loin possible.

Le sable crisse sous mes pas de plus en plus lourds. Vers où est-ce que je suis en train d'aller ? Je ne sais pas. Peu importe. L'important, c'est que j'avance. Que je m'éloigne. Que je mette le plus de distance possible entre moi et…

Pourtant j'étais bien là bas. Une oasis de vie au milieu de ces terres inhospitalières. J'en garderai d'excellents souvenirs. Bien sûr, ce n'était pas rose tous les jours, mais rien n'est parfait, surtout ici.

Je me suis fait jeter dehors. Je ne sais pas exactement pourquoi. Qu'ai-je pu faire pour mériter un châtiment aussi extrême ? Je ne le saurai sans doute jamais. Ai-je vraiment besoin de le savoir ? Je sais que c'est du passé, et je ne pourrai plus jamais remettre les pieds par là bas. Est-il nécessaire d'en savoir plus ?

Le silence est soudainement rompu par un craquement derrière moi. Un de mes couteaux s'envole presque instanément dans cette direction. En me retournant je vois que ce n'était qu'une branche morte que le vent a fait céder.

Je vais chercher mon couteau. J'empêche péniblement les souvenirs de remonter jusqu'à moi. Ma vie dans ce sanctuaire s'est achevée, il n'y a plus rien à faire. Je dois juste l'enterrer dans le passé, avec les honneurs funèbres qu'elle mérite. Ces souvenirs ne sont pas à leur place dans ma tête, je dois les ranger dans coin de ma mémoire. Ce n'est pas encore l'heure des souvenirs.

Je ramasse la branche et le couteau. Le vent me jette du sable à la figure.

Je connais ce vent. Je ne le connais que trop bien. Ça ne fait pas depuis tellement longtemps que j'arpente cette région, pourtant je ne me souviens même plus de la première fois que j'ai senti ce vent, sans me douter de ce qu'il annonçait. Il faut trouver un abri.

Je me hâte vers un relief à ma droite. Pourvu que je l'atteigne assez vite. Je courrais si j'en avais encore la force. Le vent devient plus fort. Il n'y a aucun doute possible, c'est bien le vent qui annonce une violente tempête de sable.

J'atteinds cette espèce de falaise miniature sans avoir rencontré le moindre signe de vie. Étrange. Il y a d'habitude toujours quelque prédateur pour faire son compte à une proie trop pressée de trouver un abri.

Je longe la falaise, mais je ne trouve pas d'enfractuosité assez grande pour me protéger. Il n'y a que des petits terriers, où se sont probablement déjà réfugiés tout ce qui pourrait y entrer.

Le vent continue d'annoncer la fureur qui va bientôt arriver. Je trouve enfin l'entrée d'un tunnel dans lequel je pourrai peut-être rentrer. Je n'ai plus le temps de chercher autre chose.

Je me recroqueville, je me tasse, je me bourre dans cette cavité. Chaque centimètre est une petite victoire. Une victoire hélas trop petite pour avoir la moindre signification si je ne gagne pas cette guerre contre la roche.

L'entrée fut le plus difficile, le tunnel s'élargit une cinquantaine de centimètres plus loin. J'y rentre tout entier. Me voilà protégé.

Protégé de la tempête, au moins. Je ne sais pas quel genre de créature habite normalement dans ce creux, mais elle n'aime sans doute pas les squatteurs. On dirait plutôt qu'elle leur donne la plus dure des leçons, celle après laquelle on ne recommence plus jamais rien.

Je me contorsionne dans cet espace minuscule pour atteindre une poche. Après trop de tentatives infructueuses, j'arrive enfin à en sortir une flasque.

Le vent hurle dehors pendant que j'ouvre soigneusement le bouchon. Une légère gorgée de cette petite eau passe mes lèvres et brûle ma langue et mon palais avant de partir dans ma gorge. La sensation de brûlure descend lentement le long de mon œsophage. Et comme si cette sentation rebondissait à l'entrée de mon estomac, elle remonte vers ma bouche, transformée, plus acide que brûlante.

Ça ne suffit pas. Il n'y a pas si longtemps cet élixir était beaucoup plus puissant. J'en reprends une gorgée, un peu plus lourde. Que s'est-il donc passé ? Ce liquide se déteriore-t-il si rapidement ? Ou bien est-ce mon corps qui y oppose de plus en plus de résistance ?

Une troisième gorgée descend mon œsophage, et je ne la sens déjà pratiquement plus. Je ne sens plus du tout le rebond. J'ai l'impression de me faire avoir, s'il m'en faut de plus en plus pour avoir son effet, mon stock va s'épuiser plus vite que prévu. Je devrais peut-être me rationner. Mais si je rationne trop, je n'aurai plus du tout l'effet. Saloperie.

Ça commence enfin à arriver. Je prends quand même une petite quatrième gorgée, pour être sûr. Au moins ça marche encore pour l'instant…

Je me réveille en sursaut.

Et merde.

Aucune créature ne m'a déchiqueté pendant mon sommeil.

La tempête est tombée depuis un bon moment on dirait. Il va falloir se remettre en route. Continuer de marcher dans la solitude. Continuer d'avancer, le plus possible.

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  • Publié le 27 mars 2009 à 23h26
  • Dernière modification le 19 janvier 2010 à 20h49
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