Mon plus gros problème avec l'informatique professionnelle

Il m'arrive assez (trop ?) souvent de me plaindre de l'informatique professionnelle, dont mon travail actuel, et de dire que j'aimerais bien trouver du travail dans un autre domaine. Et de constater le manque de possibilités qui s'offrent à moi.

Mon plus gros problème avec le travail d'informaticienne est déjà expliqué dans Je ne suis pas une geekette, et il pourrait se résumer par la petite phrase : « Je ne consomme pas, j'assimile », ou plus précisément dans ce contexte, que je n'aime pas utiliser durablement un outil que je pourrais assimiler.

Mais tout ça, ce sont des mots, je ne suis pas certaine qu'ils évoquent bien les nuances de ce que j'essaye de faire passer. Alors dans ce billet, au lieu d'expliquer ce que je ressens trop souvent, je vais essayer de vous le faire ressentir directement, en prenant une situation dans laquelle je crois que la plupart des gens ont assimilé leur outil.

Le contexte

Imaginez que votre travail soit le petit bricolage de maison.

Imaginez en plus qu'il soit de coutume que le client fournisse les outils. Ce n'est pas le cas dans le bricolage du monde réel, pour beaucoup de raisons qui se transposent très bien dans l'informatique. Ça pourrait arriver dans le petit bricolage si c'était un vrai métier et si les outils étaient beaucoup plus chers que la main d'œuvre, ou si les têtes de vis étaient si mal standardisées qu'il faille un poids lourd rempli de tournevis pour avoir de bonnes chances d'avoir le bon.

Du coup, pour éviter de passer un temps démesuré à retrouver quels outils du client utiliser dans quels contextes du client, le bricoleur précédent et/ou le client écrivent des procédures pour faciliter la tâche du bricoleur suivant.

La procédure

Imaginez la procédure suivante :

  1. Saisir le consommable entre le pouce et l'index de la main gauche.
  2. Placer le consommable verticalement au dessus de la cible.
  3. Saisir fermement l'outil dans la main droite.
  4. En maintenant le poignet droit immobile, effectuer rapidement une extension du coude droit et une rotation de l'épaule droite dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.
  5. Recommencer l'étape 4 jusqu'à enfouissement complet du consommable.

J'imagine qu'à ce stade vous voyez de quoi il est question, sinon n'hésitez pas à prendre un moment pour réfléchir à cette suite de mouvement, ou lisez la suite pour voir si ça vous aide à la concevoir (si c'est le cas, j'aimerais bien savoir à quel moment du texte l'illumination a eu lieu). S'il vous faut un indice, le consommable ressemble à ça.

La démonstration

Dans cette situation imaginaire, tout le monde se rend bien compte que cette procédure n'est pas géniale, mais c'est mieux que rien, et avec une démonstration lors du transfert de compétence, ça marche à peu près.

Lors de la démonstration, je fais remarquer que la personne-qui-sait place le consommable horizontalement, alors que dans la procédure c'est écrit verticalement. On me répond un peu comme si j'étais une demeurée que c'est parce que la procédure a été écrite pour un contexte subtilement différent, où la cible était sur une surface horizontale, alors que dans la démonstration la cible est sur une surface verticale. Pour des raisons évidentes, je me retiens de poser des questions par la suite.

Lors de la démonstration il apparaît également que l'étape 4 ne fonctionne pas à tout les coups. « Parfois ça plante, mais c'est normal » mais personne n'en parle. Dans ces cas il faut généralement reprendre la procédure du début, après une petite manipulation subtile et documentée nulle part (et si on n'a pas chance on ne la voit même pas dans la démonstration), qui consiste dans cette procédure à tirer le sur le consommable. Parfois on peut recommencer la procédure avec le même consommable, parfois pas, sans qu'il soit jamais explicité de critère pour distinguer ces cas.

Le problème

J'ai plusieurs problèmes avec cette procédure :

Cependant, je ne cherche pas à taper sur ces procédures ou ceux qui les font, mais plutôt sur les circonstances qui conduisent à leur émergence.

Ces procédures sont un mélange bâtard entre des instructions suffisamment précises et claires pour qu'un robot puisse le faire, des instructions rapides pour qu'un humain puisse comprendre de quoi il s'agit, et des notes personnelles pour pouvoir se remémorer de ce qu'il faudrait faire.

Elles existent parce que le bricoleur ou l'informaticien auteur n'a pas le recul nécessaire pour comprendre le concept général de ce qu'il fait ou pourquoi il le fait, et/ou parce que le bricoleur ou l'informaticien destinataire n'a pas le recul ou l'expérience nécessaires pour concevoir les étapes élémentaires à partir d'un concept général.

En vrai bricolage, il me suffirait d'un verbe avec un complément d'objet pour évoquer l'action à pratiquement tout le monde. Dans l'hypothèse rare où mon bricoleur n'ait jamais entendu parler de ce type d'action, il suffirait de décrire ce qui devrait arriver au consommable.

Et si vous avez bien compris l'action décrite par cette procédure, vous ne la respecteriez pas à moins d'être obligé d'utiliser un outil vraiment mal adapté.

Conclusion

On pourrait m'objecter que ce n'est pas un problème si grave, et je serais d'accord si ce n'étaient que des cas isolés. J'ai bien conscience qu'aucune situation professionnelle n'est parfaite, et s'il n'y avait que ça de temps en temps, ce serait un mal tout à fait supportable.

Malheureusement, ça a tendance à être généralisé, et à participer significativement à une certaine usure mentale qui s'approfondit plus vite que je ne peux en récupérer.

Après cette description, comprenez-vous mon malaise ? Ou est-ce ma comparaison est passée complètement à côté ?

Commentaires

1. Le dimanche 30 août 2015 à 21:52, par Balise :

Je comprends bien ton malaise, parce qu'il m'est assez familier. Je commence en général par une haine profonde des « nouveaux » outils (que l'on me les impose ou que je me les impose à moi-même), et ça se termine en général en cris et grincements de dents.

Pour certains outils, je finis par assimiler la manière dont ils marchent (par exemple, je commence lentement à me convaincre que Maven n'est pas de la magie noire et à réussir à me dépatouiller moi-même de ce bordel) ; pour d'autres, je me « contente » malheureusement de rester au stade « utilisation sans assimilation tant que ça fait à peu près ce que je veux », mais avec un bon gros sentiment de « no idea dog » qui est effectivement assez usant (c'est par exemple le cas pour mon IDE et pour les softs de retouche photo que j'utilise pourtant depuis des années...).

J'ai l'impression que le manque d'abstraction est souvent corrélée à la présence d'une GUI et des « tutoriaux vidéo » (quelle engeance...) qui vont avec...

2. Le lundi 31 août 2015 à 18:33, par Natacha :

Balise, me voilà un peu rassurée de ne pas être tout seule.

Par contre je n'ai pas systématiquement une haine des nouveaux outils, mais j'ai assez rapidement une intuition des points douloureux, et j'aimerais bien avoir plus souvent tort sur ces points.

Il y a bien certains outils que j'arrive sans problème à utiliser sans les assimiler, mais je n'ai pas trouvé comment l'inclure dans le flux du billet. L'archétype pour moi est le distributeur automatique de billet. Il demande une procédure rigide, mais qui ne souffre d'aucun des défauts que j'ai évoqués, et je n'ai pas besoin de modèle mental pour interagir avec. D'un autre côté, si je devais faire des centaines de retraits par jour j'en deviendrais quand même rapidement chèvre.

À l'inverse, mon archétype de l'outil assimilé est justement mon IDE, à savoir vim. Il y a tellement de bonnes idées dans cette interface, pourquoi diable sont-elles si peu reprises, que soit dans les IDE ou les autres outils ?

3. Le lundi 31 août 2015 à 19:50, par Laurent :

Si personne ne se sent responsable pour la qualité du bricolage dans cette maison particulière sur le long terme, alors faire un job médiocre en suivant les instructions du précédent est suffisant! Et pas du tout épanouissant.

4. Le mercredi 2 septembre 2015 à 15:14, par Natacha :

Laurent, j'ai l'impression que les maisons où personne ne se sent responsable pour la qualité du bricolage sont une écrasante majorité au moins dans ce pays. J'ai l'impression d'être la seule à ne pas trouver ça normale quand ça plante ou qu'on perd des données ou qu'une autre saloperie informatique se manifeste.

Parfois il suffit que moi seule cherche un minimum de qualité dans le travail que je fais, mais la plupart du temps faire un job médiocre est le seul moyen de faire quoique ce soit dans les temps, et comme en plus c'est ce qui est attendu…

Mais du coup, comment trouver un boulot épanouissant dans ce monde ?

5. Le dimanche 6 septembre 2015 à 23:55, par X. :

Rassure-toi, tu n'es pas seule... Mais ne désespère pas, pour trouver quelque chose de plus épanouissant et productif (c'est cette contrainte supplémentaire qui complique le jeu), ces deux variantes sont néanmoins à explorer : exercer dans un secteur auquel on donne du sens (goût, intérêt, vocation...), travailler auprès de personnes intéressantes (dans tous les sens du terme). Quand on est très chanceux, on arrive à avoir les deux. Si on n'en a aucun, par contre, j'espère que la compensation vaut le coup !

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  • Publié le 30 août 2015 à 21h16
  • État de la bête : joue à la maîtresse
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  • Tag : Boulot
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