Les dangers de la théorie

En général, j'aime comprendre le monde qui m'entoure, pour pouvoir agir dessus de façon à me rapprocher de mes objectifs et de mes valeurs.

Parfois, je ne peux pas agir, mais j'aime comprendre quand même, parce que prévoir comment vont tourner les choses hors de mon contrôle peut m'aider à faire de meilleurs choix dans des domaines adjacents.

Encore plus rarement, à force de comprendre et prévoir, je finis par croire qu'il y a des choses que je peux faire. Je ne suis pas sûre d'être prête à laisser prospérer ce genre de croyance.

Mais avant de développer ce cas, une petite histoire pour illustrer d'où je parle.

World of Warcraft

Le contexte de jeu

Le jeu World of Warcraft est un jeu dit « massivement multi-joueurs », c'est-à-dire qu'il réunit (au moins) des milliers de personnes dans un même espace virtuel. Ces personnes s'organisent en « guildes » de gens qui jouent plus ou moins habituellement ensemble. Les activités sont diverses, mais celles dont il va être question dans cette histoire sont des « instances », une sorte de pièce isolée du reste de l'univers et dédiée à un petit groupe de personnes, en l'occurrence cinq (mais il existe des instances plus grandes et plus petites).

La guilde dont je fais partie est très petite, construite à partir de liens en dehors du jeu qui existaient avant les rencontres dans le monde du jeu. Cette histoire se passe avant les premiers recrutements d'« inconnus », ou si peu de temps après que la dynamique de groupe n'a pas changé.

Nous étions une petite dizaine de joueurs actifs, mais les aléas de la vie faisaient qu'il y avait rarement cinq personnes disponibles en même temps. Pour compléter notre groupe et partir en instance, il fallait donc recourir à des « pickups », c'est-à-dire des gens à la recherche d'un groupe provisoire pour cette activité. Le jeu fournit un système de mise en relation où les groupes partiels s'inscrivent comme étant à la recherche de pickups, et de l'autre côté les individus ou les groupes partiels peuvent postuler pour être inclus ou fusionnés.

Les soirées typiques étaient donc la constitution d'un groupe de guilde avec les gens présents qui ont envie de partir en instance, l'inscription dans pour rejoindre un groupe ou attendre des pickups, et le jeu à proprement parler dans l'instance.

Les meneurs

Au fil du temps, j'ai pu remarquer que sur la petite dizaine de personnes dans la guilde, il y avait deux personnes critiques pour que cette soirée typique se produise.

Il suffisait d'une seule de ces deux personnes pour que tout se passe bien comme d'habitude, ce qui était une très grande majorité des soirées (c'était en 2020-2021, quand c'était la principale source de vie sociale sûre). Quand ces deux personnes étaient absentes, chacun vaquait à ses occupations dans son coin, et aucune instance n'avait lieu. Alors que tout le monde préférait faire une instance avec les camarades de guildes plutôt que ces activités solitaires.

Je n'ai absolument aucune idée ce que ces personnes avaient de spécial ou faisaient de particulier pour que ça marche.

J'ai évidemment essayé de faire comme eux, mais à chaque fois ça tombait lamentablement à plat, et j'ai fini par arrêter d'essayer. J'ai vu deux autres personnes essayer aussi, à différents moments, avec les mêmes résultats que moi.

Encore aujourd'hui, je ne comprends pas du tout ce qui conduit à des résultats aussi différents, alors qu'en amont je ne vois aucune différence, que ce soit de l'intérieur pendant mes essais ou de l'extérieur pendant ceux des autres.

Il y a certaine une différence dans la façon de faire, mais je suis incapable de la percevoir ; je ne peux que constater que reproductiblement, ce qui me semble être la même démarche donne des résultats opposés suivant la personne qui la fait, et je dois bien conclure que ça découle d'une certaine qualité que les personnes ont ou non.

Suivant mon humeur, j'appelle cette qualité « charisme » ou « leadership », mais ce sont peut-être des fausses pistes. C'est très difficile de caractériser et définir quelque chose qu'on est complètement incapable de percevoir, et dont on ne voit que les conséquences.

Et un peu frustrant aussi.

Notez que je ne me plains pas tellement de ne pas posséder cette qualité, je vis très bien le fait que différentes personnes aient des points forts et des points faibles différents. Je vis plus mal le fait de ne pas avoir ces « bonnes » soirées que le fait d'être incapable de les produire moi‑même.

Et encore plus mal de ne pas percevoir la différence, mais c'est un trait personnel de détester ne pas percevoir quoi que ce soit.

Le monde du travail

La pureté théorique

Dans toute ma vie professionnelle, j'ai toujours été tout en bas de l'échelle hiérarchique. J'ai tendance à dire « ingénieure de base », mais c'est parfois perçu comme une (auto)dévalorisation de mon niveau technique, alors j'essaye d'utiliser « contributrice individuelle » ces jours-ci.

Je me sens tout à fait à l'aise dans le rôle de référente technique ; je n'ai pas d'affinité particulière pour la gestion de projet, mais je pense pouvoir m'en sortir ; en revanche je cherche activement à rester loin de l'encadrement humain, parce que je sais que c'est si violemment dans mes faiblesses que ce serait mal vécu par toutes les personnes impliquées.

D'ailleurs même si j'en étais déjà convaincue a priori, ça été confirmé par la pratique avec les stagiaires qui m'ont été confiés : ça ne s'est bien passé que quand ils n'avaient pas besoin d'encadrement.

Malgré ça, je m'intéresse depuis très longtemps à la théorie du management et de l'organisation humaine. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais de fait ma curiosité est très facile à exciter, et ce n'est pas parce que je suis incapable de faire quelque chose que je ne peux pas m'intéresser la connaissance théorique de comment ça se fait.

C'est comme ça que je suis Rands in Repose depuis plus de quinze ans, que j'ai lu des livres comme the Mythical Man-Month et les « lois » de C. Northcote Parkinson (d'ailleurs c'est triste qu'il en ait établi tellement sans mieux les nommer, on se retrouve avec des ambiguïtés pénibles), et que j'ai lu 40 pages classées “management” dans mes iens moins de deux ans et demi.

Ces jours-ci je suis dans le Prince, et même si j'ai l'impression qu'il a plutôt mal vieilli au niveau de la géopolitique, je suis frappée par sa pertinence (ou l'impression de pertinence qu'il me donne) dans le monde de l'entreprise (qui ressemble plus à des principautés italiennes du XVI siècle ou à des dictatures communistes).

La pratique indirecte

Si je reste au niveau de la théorie, ce n'est pas complètement abstrait dans ma vie. Je subis le management, et les concepts issus de ces lectures m'ont été très utiles pour comprendre ce qu'il se passe autour de moi, et pouvoir réfléchir à où ça mène avant que les conséquences me tombent dessus.

J'ai du mal à donner des exemples concrets en restant dans ma ligne éditoriale, mais je dois à Rands la distinction conceptuelle entre un manager et un leader, le principe du Flow (même s'il m'a l'air de s'être démocratisé depuis), et les symptômes de la start-up qui croît au-delà de ce que permet son infrastructure managériale (même si je les ai rencontrés dans des sous-unités et non pas dans des start-ups).

Enfin j'ai aussi particulièrement utilisé son article Shields Down, car même s'il est écrit du point de vue managérial, j'ai trouvé très intéressant de le reconnaître chez moi, pour choisir mon chemin professionnel de façon plus délibérée.

Le danger d'aller trop loin

Le problème de la mise en pratique utile et efficace de cette théorie, c'est que ça donne envie de s'en servir toujours plus, et à un moment je vais sans doute être rattrapée par la réalité.

Je sais que je ne suis pas faite pour gérer des humains. Je serais certainement une mauvaise manager, et l'histoire de World of Warcraft ci-dessus montre à quel point je manque de qu'il faut pour être leader.

Quand je pense à tout le bagage théorique que j'ai acquis, je me compare volontiers à un aveugle qui aurait approfondi la théorie de la perception des couleurs au point de pouvoir expliquer pourquoi le bleu et le rouge trop saturés « jurent ». C'est très juste et intéressant, mais il ne faut quand même pas le laisser choisir une palette de couleurs.

Habituellement, quand je ne comprends pas des décisions dans des domaines où je suis incompétente, j'ai tendance à partir sur la présomption que quelque chose m'échappe. Par exemple un pan entier de la situation qui viendrait « par le haut », et que ma position « tout en bas » de l'échelle hiérarchique ne permettrait pas de voir ; ou une réalité pratique issue de l'expérience du cas d'espèce, que la théorie générale n'aurait pas réussi à capturer.

Ça fait maintenant plusieurs mois que j'ai beaucoup de mal à tenir cette ligne mentale.

Je vois des choses qui m'ont l'air malsaines, voire franchement idiotes, et je peine à qualifier ces opinions de tout le manque de fiabilité et de fondements qui découlent logiquement de mon incompétence (ou au moins mon inexpérience) et mes limites perceptives béantes (illustrées par World of Warcraft).

Ça s'infiltre déjà dans mon discours de machine à café ; je ne serais pas surprise que ça ait déjà commencé à remonter les échelons hiérarchiques par les voies informelles ; je crains que ce ne soit qu'une question de temps avant que ça motive directement mes actions.

À moins que je trouve un moyen de redresser la barre intellectuelle, peut-être en me martelant mes échecs passés pour lesquels il n'y a aucun indice de ma progression, peut-être même en les publiant dans un billet de weblog.

Parce que si les chefs sont chefs, ça ne peut pas être un hasard, n'est-ce pas ? C'est forcément le résultat d'une construction délibérée (oserais-je même « design intelligent » ?), et si je ne vois pas (l'expression de) les compétences qui les ont amenés là où ils sont, c'est forcément un manque perceptif de ma part. Si on pouvait atteindre ce genre de positions par chance ou par manœuvres politiques indépendantes des compétences productives, ça se saurait, hein ?

Ou comment détruire en un paragraphe tout le cœur du billet, pour la prévention du crimepensée on repassera. Il ne me reste plus qu'à vous offrir cette citation fort à propos, réutilisable dans quelques autres sujets ces jours-ci :

Il est difficile de juger de l'intelligence de quelqu'un qui a beaucoup lu, car la mémoire imite à merveille l'intelligence.

Alain

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