L'odeur de la fin

Vous me pardonnerez de ne pas faire comme tout le monde qui commente l'actualité très chaude du moment, mais à l'occasion de ma dernière mission professionnelle j'ai fait une observation qui me semble plus intéressante à partager.

Pour une raison obscure, dans ce sujet j'ai beaucoup de mal à résister à la tentation de généraliser à l'ensemble de l'humanité mon expérience personnelle et mes observations sur moi-même. Je vais faire de mon mieux pour m'efforcer d'utiliser la première personne, et de formuler mes conclusions pour maintenir explicitement ce « n = 1 », quitte à alourdir le texte. Je m'attends quand même à rater certaines occurrences, vous êtes prévenus.

Édification personnelle et investissement

J'aime dire que ma vie a été construite sur un mensonge, selon lequel l'école (en fait l'ensemble du système d'instruction collective) sert d'abord à l'édification personnelle des élèves, dans un gigantesque investissement collectif qui est rentabilisé par une meilleure participation dans la société une fois qu'ils sont adultes.

L'inconvénient, c'est qu'ensuite je m'attends à pouvoir utiliser au quotidien ce que j'ai appris en classe. J'imagine que ça a grandement contribué à mon image d'intello' qui « ramène sa science » et au naufrage de mes capacités sociales naturelles, ainsi qu'aux relations compliquées avec les gens qui ne comptent que sur leur position sociale pour assurer leur crédibilité technique (comme le dernier installateur de clim' chez David Madore ou une bonne partie du corps médical).

J'ai gardé un certain goût pour mon édification personnelle, alors que je ne suis plus élève depuis longtemps. Je dis souvent qu'« une journée où on a rien appris est une journée perdue », mais c'est probablement surgénéralisé, et caricatural par rapport à mon sentiment. Une formulation plus juste serait donc que je ressens un certain manque au fil des jours quand je n'ai pas l'impression d'apprendre quelque chose ou de m'améliorer d'une façon ou d'une autre. Un peu comme mon besoin de fiction, ça doit faire partie de la « nourriture intellectuelle » réclamée par mon esprit.

Mais ce n'est pas non plus apprendre n'importe quoi. Il faut que ce soit apprendre quelque chose qui me semble utile, c'est-à-dire faire un investissement sur moi-même qui ait des chances d'être rentabilisé d'une façon ou d'une autre.

Par exemple, apprendre des factoïdes ou essayer de retenir des catalogues ne m'intéresse pas, parce que je préfère investir dans le savoir faire qui permet de retrouver ces informations quand j'en ai besoin. Autre exemple, apprendre à me servir d'un produit fermé ne m'intéresse pas, parce que perdre l'accès à ce produit anéantit l'investissement, et parce que mon temps me semble mieux utilisé à acquérir des compétences transférables. (C'est pour ça que je n'ai jamais pu me résoudre à essayer le prompt engineering ou des frameworks JavaScript.)

L'âge et le retour sur investissement

Le problème de cette philosophie d'investissement continu dans l'édification personnelle, c'est qu'il manque l'exploitation de ces investissements.

Ça ne se voit pas au début, parce qu'on n'a pas grand-chose à exploiter, mais au fil du temps c'est de moins en moins tenable. D'autant plus que la progression devient de plus en plus dure.

Mon goût pour l'édification personnelle générale et transférable fait que les occasions de s'en servir se présentent spontanément, et ça me permet de repousser d'autant plus longtemps la question de choisir délibérément l'équilibre entre investissement et exploitation.

Sauf qu'à force de repousser cette question, je n'ai même pas encore commencé à réfléchir à comment je pourrais m'y prendre pour y répondre.

Il y a quelques semaines encore je tenais un discours très proche de ce billet d'il y a treize ans où je me lamentais de ne plus trouver maître avec qui avoir une relation disciple‐maître, et on m'a bien fait remarquer que je n'ai plus du tout l'âge pour ça.

(L'avantage, c'est que ça m'évite d'avoir l'impression d'avoir raté quelque chose d'important dans ma vie, en n'ayant encore jamais (eu conscience d'avoir) tenu le rôle du maître dans une relation de ce type.)

Ces considérations sont loin d'être nouvelles dans ma tête, c'est juste pour expliquer que la question de la rentabilisation des investissements sur moi-même est une préoccupation au quotidien. Je repense souvent au xkcd correspondant.

L'instinct ne compte pas

La planche xkcd en question montre un tableau qui indique combien de temps on peut investir dans une amélioration pour que se soit rentabilisé en cinq ans, en fonction de la fréquence et du temps gagné à chaque fois.

C'est très mathématique : des calculs froids comme dans la caricature de la finance, parfaitement rationnels, qui supposent que le temps est une ressource parfaitement fongible. Or je ne vis pas vraiment ma vie de façon rationnelle, je suis plutôt des heuristiques instinctives.

Le tableau reste intéressant pour se faire une idée des ordres de grandeur, mais en pratique la décision est aplatie par des heuristiques beaucoup plus grossières, qui pondèrent le résultat par d'autres critères.

Par exemple, le fait d'aimer apprendre quelque chose qui donne l'impression de pouvoir être utile, c'est un sentiment positif qui est un bénéfice net, même si ce qui est appris n'apporte ensuite jamais rien directement. Il y a des loisirs et des divertissements plus douteux que ça. Autre exemple, les savoirs et savoir-faire acquis pendant une amélioration peuvent être transférables pour d'autres améliorations, voire d'autres pans de la vie.

Et puis j'ai souvent vécu des bénéfices imprévus en mettant en relations plusieurs choses que j'ai apprises, donc j'ai tendance à penser de l'estimation a priori du retour sur investissement est une sous-estimation, ce qui me rend d'autant plus encline à investir (sur mon édification personnelle) malgré des gros risques ou un retour prévu insuffisant.

D'ailleurs le fait que, comme ça, à froid, je n'arrive pas à trouver un seul exemple de tel bénéfice imprévu, montre à quel point c'est une justification ad-hoc de choix de vie irrationnels. Ou alors c'est tellement intégré au quotidien de ma vie qu'il n'y a pas d'exemple qui ressorte facilement.

Bref, tout ça pour dire que quand je me retrouve face à la possibilité d'investir sur moi-même ou autre chose, j'utilise une heuristique brutale, délibérément biaisée en faveur de cet investissement, et je ne fais pas vraiment d'effort pour changer ça.

L'odeur de la fin

Cette heuristique m'a plusieurs fois donné l'impression de basculer soudainement d'un mode « on va investir quand même, on trouvera bien quelque chose à en faire après » à « c'est presque fini, pas la peine d'investir dans quoi que ce soit ».

Suivant le contexte et le type d'investissement, le moment de cette bascule ne se fait pas au même délai avant la fin ; ce qui m'interpelle c'est surtout la discontinuité dans mon système instinctif de prise de décision, alors que tous les critères impliqués sont manifestent continus.

L'étincelle qui a embrasé ce billet, c'était de constater dans une mission terminée récemment, qu'un vendredi je m'organisais encore comme si la fin était infiniment loin dans le futur, et le lundi suivant je mettais de côté des tâches parce que j'avais l'impression de ne plus avoir le temps de les rentabiliser, voire de les finir.

Je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu envie d'appeler ça « l'odeur de la fin », je ne vois pas trop ce qu'il y a d'olfactif là-dedans. Peut-être que c'est parce que ça se diffuse rapidement dans toute mon « atmosphère » mentale, au point d'imprégner le contexte de toutes mes décisions quotidiennes.

Après l'avoir vu une fois, il n'a pas été difficile de retrouver ce phénomène un peu partout dans mon expérience personnelle.

Je l'ai vécu dans pratiquement toutes les fins de mission ou de poste qui sont déterminées par le calendrier plutôt que par l'avancement des tâches sous-jacentes.

Les séjours un peu longs ont une phase d'arrivée, le temps de prendre ses marques, une phase de quotidien subjectivement infini, et une phase de départ qui a l'odeur de la fin. D'ailleurs je me sens flouée quand je passe directement de la première phase à la dernière, je préfère partir mentalement dans un séjour court, qui n'a ni marques à prendre ni quotidien à installer, et dont l'impermanence est homogène de bout en bout.

À World of Warcraft, depuis que la guilde vit au rythme des saisons de donjons mythiques, je cherche l'amélioration continue de mon équipement, de ma cote, et de mes techniques, jusqu'au moment où l'odeur de la fin de saison me donne l'impression que rien de tout ça n'a d'importance et sera « bientôt » remis à zéro.

(D'ailleurs le mot « bientôt » revient souvent dans ma tête et dans mes discours quand ça sent la fin, je me demande à quelle fréquence je l'emploie en dehors de ce contexte.)

Et tout récemment, j'ai connu l'expérience inverse, beaucoup plus rare : la disparition de l'odeur de la fin. Au début de cette canicule, je m'attendais à tenir comme dans les autres vagues de chaleur, en serrant les dents et attendant que ça passe, jusqu'à un moment dans les délires d'hyperthermie où j'ai sérieusement cherché comment organiser ma vie pour survivre dans une ville qui ne descend plus jamais en dessous de 30 °C.

(En passant, ce n'est pas si rare que ça que je ressente le besoin de chercher comment survivre indéfiniment dans une situation dont j'ai intellectuellement parfaitement conscience du caractère exceptionnel et court.)

La fin de la vie

Je vis ma vie comme un CDI dans une entreprise qui me plaît, en supposant que ça va durer infiniment. Je n'ai pas (explicitement) peur de la mort, j'ai conscience de plein de scénarios qui peuvent la faire arriver prématurément (je fais de la moto sans savoir pourquoi), mais je la suppose suffisamment improbable pour être négligeable dans l'estimation de la rentabilité de mon édification personnelle.

J'imagine qu'un jour peut-être je sentirais l'odeur de la fin de ma vie, et je commencerais à me dire « À quoi bon ? » et à renoncer à certains investissements sur moi.

Je crains cette mentalité.

Je juge assez négativement les gens qui n'essayent même pas de comprendre ou d'apprendre à faire quelque chose qui me semble simple, généralement en math et en (utilisation de l'outil) informatique. J'appris à me retenir de l'exprimer, mais je continue de trouver ça triste, c'est une forme de gâchis. En général le prétexte est un défaut personnel, comme « de toute façon je n'y comprends rien » ou « ce n'est pas pour moi ».

Je n'arrive pas à distinguer ces raisons d'abandonner de « de toute façon il ne me reste pas assez longtemps à vivre pour rentabiliser (ou finir d'acquérir) cet investissement ». Et je me déteste quand je les tiens moi-même.

J'ai un vague souvenir (que je n'aurais pas détaillé ici, pour des raisons de ligne éditoriale, même si je m'en souvenais) de personne âgée qui n'a pas pu remarcher après un accident, parce que l'odeur de la fin (je ne sais plus si c'était une décision de la personne ou imposée par le corps médical) a exclu la rééducation qui serait allée de soi pour quelqu'un qui aurait trente ans de moins.

Je me souviens que je me disais que j'aurais détesté subir ce choix, et que je me serais battue pour réapprendre à marcher, même si j'allais mourir avant d'y arriver, même si je devais le faire toute seule. Mais je ne sentais pas l'odeur de la fin ; aujourd'hui je ne suis pas sûre que je serais dans cet état d'esprit aussi combattif si je la sentais.

La valeur des heuristiques

Maintenant que ce constat est fait, je me demande quoi en faire.

Malgré tous ses défauts, je suis en paix avec cette heuristique d'investissement personnel. Ce serait plus satisfaisant sans la discontinuité suspecte, voire plus généralement avec plus de rationalité, mais la politique sous-jacente me convient complètement.

C'était important de vérifier que mon heuristique est bien calibrée, c'est-à-dire que ses conséquences sont bien en accord avec l'échelle de valeurs que je veux suivre, et c'est bien le cas ici.

Je devrais peut-être me bouger pour regarder de plus près du côté de l'exploitation et de la transmission de tout ce que j'ai acquis, mais je crains de ne pas aimer la dynamique sociale qui découle du fait d'essayer de le forcer. Et je ne vois pas trop quoi faire de plus pour que ça se fasse naturellement.

À part changer de métier, mais ces métiers n'ont pas l'air moins menacés par la conjecture politico-économique actuelle que le mien…

Cela dit, si vous avez des suggestions d'amélioration personnelle elles seront bienvenues ! (sans garantie que je les suive, évidemment)

Méta : notes de marge ou de bas de page

Depuis quelques années je regarde avec envie certains blogs qui dont des notes dans la marge (quand la fenêtre est assez large, sinon c'est placé en bas de paragraphe ou de page), mais j'étais persuadée d'être incapable de produire du texte qui s'en sert.

D'un autre côté, en tant que lectrice, je n'aime pas trop les notes de bas de page, parce que j'ai toujours envie de les voir, et je n'ai pas souvent la possibilité de le faire sans scroll, ce qui fait une coupure inconfortable dans mon flux de lecture. Et lire sans les notes pour les reprendre après est encore pire. Je n'accepte que les références en notes de bas de page, mais il faudrait que je sache d'avance qu'il n'y a rien d'autre (d'intéressant) dans ces notes.

Ce billet est la première fois que ça me vient spontanément. Une bonne partie des parenthèses de ce billet pourraient être des notes dans la marge, disponibles facilement pour les lecteurs complétionnistes comme moi, tout en proposant un flux simplifié pour ceux qui préfèrent la version (à peine plus) courte.

J'étais tellement désespérée que je n'ai pas du tout noté où trouver mes notes de marge préférées, pour avoir un exemple duquel s'inspirer. J'ai retrouvé ce guide de notes marginales en CSS pur, et j'en ai fait une maquette en CSS alternatif de cette page (j'avais montré comment l'essayer dans Relooking). Ce n'est pas complètement satisfaisant, parce que ça se superpose avec le menu de gauche, les paragraphes entiers lévitent au lieu d'être accrochés au paragraphe précédent, et la variante étroite est en plein milieu de paragraphe, mais ça permet de se faire une idée. Quand je trouverai suffisamment de motivation, je regarderai ce que Gwern a trouvé à ce sujet

Donc ma question à vous, cher lecteurs, est : préférez-vous des notes dans la marge, ou le parenthésage actuel, ou le choix extemporané entre les deux (mais dans ce cas, avec quelle option par défaut) ?

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