Pyrolyse individuelle

Ce billet est écrit dans la quatrième période « beaucoup trop chaude » (je ne veux pas m'embêter avec les nuances techniques entre vague de chaleur et canicule et leur échelle), alors que je vis dans un appartement où rien n'existe pour y faire face, et je travaille dans des locaux dont la climatisation peine à descendre en dessous de 27 °C. Il parait que cette première moitié d'été 2026 est exceptionnelle sur ce point, et je le ressens certainement de cette façon.

Ça semble être un bon moment pour noter les effets que ça a sur moi, en gardant à l'esprit les limites cognitives de cet exercice que je détaillerai dans la dernière partie.

Je vais essayer de présenter tout ça du général au particulier, en commençant par ce qui me semble relever de mes caractéristiques personnelles, pour continuer avec les « symptômes » de la météo de plus en plus chaude sur mon corps, par ordre à peu près chronologique.

La préférence de la fraîcheur

Il me semble consensuel que personne n'aime se trouver dans un environnement trop chaud ou trop froid, par définition du mot « trop ». Les seuils auxquels correspondent « trop chaud » et « trop froid » varient évidemment d'une personne à l'autre, et même d'une période à l'autre pour une personne donnée. J'aime croire que jusque-là, c'est consensuel au point d'abîmer des portes ouvertes.

Ce qui me semble plus intéressant, c'est de noter que les réactions sont souvent très différentes d'un côté à l'autre. J'ai l'impression que pour certaines personnes, la moindre perspective de « trop froid » est une catastrophe insupportable, alors que les premiers degrés de « trop chaud » sont un léger inconfort, et il faut aller loin dans le « trop chaud » avant d'envisager d'agir activement sur l'environnent. Pour d'autres personnes, c'est l'inverse. Il me semble avoir croisé très peu de personnes qui ne supportent aucun des deux écarts à leur intervalle confortable personnel, et encore moins qui traitent les deux avec le même détachement.

Je suis personnellement dans le groupe des personnes qui tolèrent assez bien d'avoir trop froid et vivent très mal avoir trop chaud.

J'ai l'impression que ce groupe est plus petit que l'opposé, au moins dans mon environnement observable, mais je n'ai aucune confiance dans cette impression, donc je fais de mon mieux pour l'ignorer.

Je me demande dans quelle mesure cette tolérance pour les températures inconfortables dépend de la position absolue de l'intervalle confortable. Par exemple, si on a trop chaud que quelques jours par an, le manque d'habitude le rendrait plus insupportable que si c'est la moitié de l'année. Dans ce cas je serais un contre-exemple, mais ça n'invalide pas forcément la règle générale, ça la rend juste plus difficile pour moi de la reconnaître.

Le goût de la fraîcheur

J'ai toujours considéré ma préférence pour les températures plus basses, et mes concessions plus faciles pour les températures trop basses, relèvent d'un goût personnel, un peu comme ma préférence pour les couleurs de longueurs d'ondes plus courtes.

J'imagine que le métabolisme, et éventuellement d'autres caractéristiques biologiques, ont un impact sur l'intervalle de températures jugées confortables, mais j'ai toujours supposé, sans fondement sérieux, que l'effet psychologique est beaucoup plus fort.

Donc jusqu'à récemment je n'ai jamais imaginé pouvoir agir sur cet intervalle ou sur la façon dont je vis les écarts à cet intervalle. De la même façon que je n'ai jamais imaginé changer goût pour la couleur bleue ou pour la rigueur ou pour Machinae Supremacy.

Certains m'ont peut-être connue dans ma période des « trois F », pour « faim, froid, fatiguée », mais c'était une période assez limitée dans ma vie. Depuis bien plus d'une décennie, je suis confortable dans un intervalle de températures plus basses que les gens autour de moi, et je vis beaucoup mieux les températures inconfortablement basses que les températures inconfortablement hautes.

Et si j'en crois les histoires familiales, j'aurais bloqué un groupe d'adultes grelottant pendant le temps de décoder par moi-même toutes les lettres de la façade d'une boulangerie. Donc ce serait loin d'être nouveau.

D'ailleurs je me demande si je n'ai pas vécu une certaine flanderisation sur cette caractéristique, en commençant par sortir la veste plus tard que tous les collègues, puis en étant la personne à qui on ne demande pas s'il y a besoin d'allumer le chauffage, jusqu'à pouvoir justifier le télétravail pour cause de maladie contagieuse (qui n'empêche pas de travailler) avec un « j'ai froid ».

La connotation négative de la chaleur et de l'été

Je n'arrive pas à trouver de marqueurs chronologiques, mais j'ai l'impression qu'aussi loin que je me souvienne, les concepts de chaleur, d'été, de plage, etc sont chargés négativement pour moi, et je me sens en décalage culturel avec le reste du monde autour de moi.

J'ai vu récemment sur les rézosocio des gens qui regrettent de voir dans la presse un décalage entre les illustrations vacancières, connotées positivement, et les sujets catastrophiques de canicule et de records de chaleur. J'ai vécu un décalage de ce genre depuis toute petite entre les discours ambiants et mes ressentis.

Je me souviens d'un article, je crois au milieu de la décennie 2000, sur les enfants des zones bombardées par des drones des États-Unis, pour qui les ciels sont d'autant plus positifs qu'ils sont nuageux et sombres, parce que les drones ne volaient que par beau temps. J'ai eu une première réaction très positive, du genre « enfin des gens comme moi ! », avant de trouver ça indécent et de me reprendre, parce que c'était quand même moche pour eux.

La perte de sommeil

Je n'ai plus de souvenirs très clairs de la célèbre canicule de 2003. J'ai une vague notion d'être à l'agonie sur mon lit, dans l'obscurité des volets (au sud et à l'ouest) fermés, dans ma chambre sous le toit, avec 20 cm de laine de verre et une plaque de placo entre les tuiles et moi.

Je me souviens mieux d'une nuit d'été 2010, juste avant ma soutenance de thèse, où le stress et la chaleur m'empêchaient complètement de dormir. J'ai eu l'idée que ma couette « chaude » n'était pas chaude au sens de la température mais isolante, donc capable de garder la fraîcheur de mes blocs réfrigérants. J'ai peu dormir quelques heures sous la couette avec mes blocs dans des serviettes éponges.

Donc pour moi, la météo trop chaude, c'est d'abord des difficultés à dormir. Déjà qu'habituellement je manque sommeil, c'est encore pire quand il fait trop chaud pour moi.

D'ailleurs je ne suis pas complètement sûre de ce que signifie « trop chaud pour moi » quand il s'agit de dormir. Mon goût pour les températures basses se traduit par une certaine impression d'énergie quand il fait frais, et pour bien dormir j'ai besoin de plus de chaleur (ou de couches isolantes) que pour être active.

Il me semble même que dans la journée je préfère des températures plus basses que ce que préfère mon homme, alors que pour dormir je reste sous la couette pendant une plus grande proportion de l'année.

Ce qui brouille un peu cette dernière constatation, c'est que j'apprécie aussi le poids sur moi pour dormir, au point d'avoir une couverture lestée pour les périodes trop chaudes pour dormir sous une couette, et je ne regrette que le fait de ne pas avoir découvert ce type d'objets plus tôt dans ma vie.

Le manque de sommeil chronique

Au cours du XXIᵉ siècle j'ai connu suffisamment de canicules et de vagues de chaleur pour les associer au manque de sommeil, et à la fatigue générale qui en découle. Ça sape aussi mon énergie, mais ce n'est pas très différent du manque sommeil pour d'autres raisons, en général au réveil je suis aussi éveillée et efficace que d'habitude, mais je me prends un mur de fatigue plus tôt.

Je ne me souviens plus si avant 2026 j'ai déjà connu des périodes trop chaudes dont le manque de sommeil dure au point de provoquer plus que de la fatigue, genre l'irritabilité, les perspectives négatives, et la dépression. En tout cas c'étaient les premières conséquences en juin dernier.

Je ne suis pas sûre d'avoir ressenti quelque chose de différent du manque de sommeil chroniques pour d'autres raisons, mais ce point intermédiaire entre quelques mauvaises nuits et la suite a contribué à mon impression que les conditions subjectives sont de pire en pire et que je suis en train de me déliter sur place.

Les effets intestinaux

J'ai pu rater ça d'autres années, mais cette fois j'ai constaté une corrélation parfaite entre les températures au-delà d'un certain seuil (que je n'ai pas évalué) et des difficultés intestinales, de type « purge générale par l'orifice le plus proche », de la façon assez typique de l'intoxication alimentaire.

J'imagine que ça a pu arriver par le passé sans que je fasse le lien avec la température, et que je le mette sur le dos d'un aliment. Ce n'est que par l'accumulation de journée trop chaudes et de plats habituels que j'ai pu mettre en cause la chaleur.

Je crois que ça n'arrive qu'après un certain temps pendant lequel mon corps arrive à « encaisser », mais je n'ai aucune idée d'où vient cette intuition, donc je ne sais pas trop ce qu'elle vaut.

Les effets cognitifs

Je ne sais pas séparer ce qui découle de l'accumulation de trop de nuit avec trop peu de sommeil, et ce qui découle d'autres effets de la chaleur.

Pendant les pires après-midi, j'ai eu des moments de confusion assez inquiétants. Mon esprit était trop embrumé pour avoir de la méta-cognition sur ces moments, et je ne saurais même pas dire quels jours ou combien de fois ça s'est produit. Le fait juste que ça se soit produit suffit à faire des trucs pas cool à la partie rationnelle de mon esprit.

J'arrive à repousser ces moments en me réfugiant dans la salle serveur quand mon employeur me force à venir au bureau (c'est l'avantage de participer à l'entretien des infrastructures informatiques) ou en m'emballant dans une serviette éponge mouillée quand je suis chez moi sans contrainte de décence.

Grâce à ces contre-mesures qui évitent le pire, j'ai pu voir un effet cognitif du deuxième ordre. Ces jours-ci, une température au-dessus de 27 °C me fait un effet similaire à trois ou quatre verres d'alcool, qui est pour moi la zone « je suis parfaitement claire », c'est-à-dire que je suis suffisamment atteinte pour me poser la question du niveau de mes capacités cognitives et pour juger que c'est une bonne idée de partager ma conclusion à voix haute, mais pas assez atteinte pour constater une faible dans lesdites capacités cognitives.

C'est à peu près le niveau à partir duquel ma productivité commence à être négative, et où le projet reculerait moins si j'arrêtais de toucher à mon clavier. Malheureusement, la malédiction du présentéisme français fait qu'il vaut mieux pour moi que je continue à faire bouger le code, comme une Pénélope moderne.

J'imagine, peut-être à tort, que cette expérience est représentative du cliché du buveur qui dit « je suis parfaitement clair » alors qu'il est clair que non pour tout le monde.

Et pour ne rassurer personne, au moment où j'écris le premier jet de cette ligne, le thermomètre à côté de moi indique 27.6 °C. Malheureusement pour nous tous, diverses contraintes personnelles me poussent à finir ce billet avant la fin du mois de juillet et m'ont empêchée de m'y prendre plus tôt. Je me demande vraiment à quel point cette « ébriété thermique » se sent dans la version publiée de ce billet.

L'épuisement

J'ai l'impression qu'autour de moi, le sentiment général est une habituation aux températures élevées, et qu'avoir des canicules extrêmes rend les canicules habituelles plus supportables. Je ressens personnellement plutôt l'inverse, et je ne sais pas trop l'exprimer sans avoir trop l'air grincheuse.

Sur le plan intellectuel, je concède qu'avoir vu passer des nombres plus gros atténue la force des nombres habituels ; mais en termes de ressenti concrets, j'ai de plus en plus de mal à supporter un même niveau de températures.

Les effets cognitifs évoqués dans la section précédente arrivent cette semaine dès 27 °C, alors que quand j'ai commencé à les remarquer il fallait un bon 28 °C, voire 28.5.

C'est pareil avec tous les autres effets que j'ai décrits dans ce billet, j'ai perdu plusieurs degrés d'endurance entre le début de cette histoire fin mai et aujourd'hui.

Je vois le mois d'août, habituellement le plus difficile à supporter pour moi, avec une certaine angoisse. Je ne sais pas où il y a de l'habituation, ou du corps qui s'adapte, mais il n'y a aucune trace de tout ça dans mon expérience personnelle.

Plus jamais ça

C'est évidemment le pire moment pour prendre des décisions drastiques, et j'imagine que je suis loin d'être la seule dans ce cas, mais cette succession de périodes trop chaudes a déjà eu un impact très fort sur moi, et je suis à jurer « plus jamais ça » avec toute la force de l'instinct de survie qui a pris le dessus pendant que la rationalité est roulée en boule dans un coin en train de pleurer.

La partie rationnelle en moi se dit que ce sont des conditions exceptionnelles, et que la probabilité que ça se reproduise ne fait qu'augmenter mais reste faible et va rester faible pour un bout de temps. Donc que ce n'est pas l'heure des mesures individuelles drastiques, qu'il faut prendre le temps de faire des choses efficaces et pérennes. Mais allez expliquer ça à un instinct de survie qui agit suivant l'odeur de la fin et n'en perçoit pas une molécule…

Je crois que je suis un fruit mûr pour quiconque propose un projet collectif pour assurer durablement des conditions thermiques qui sont agréables à mes yeux. Et encore plus si ça fait passer par Helsinki ou Reykjavik.

J'ai beaucoup de mal à me projeter après le retour à une certaine forme de normalité, mais je m'attends à ce que ça laisse une cicatrice durable dans mon esprit, peut-être la plus grande jamais décrite sur ce weblog.

Pourrait-on y avoir un retour de balancier karmique après avoir trop bien vécu la Grande Pandémie

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