Mes loisirs

On m'a récemment demandé quels sont mes loisirs, et comme la question ma prise au dépourvu, je me suis dit que ce serait un sujet intéressant à explorer, en suivant la loi de Hume par la distinction entre ce que je constate qu'ils sont et ce que je voudrais qu'ils soient.

Dans le contexte, je crois que c'était juste pour faire la conversation, comme on me demande habituellement ce que je fais comme travail, de façon générale ou le projet du moment. Il y aurait sans doute des choses intéressantes à dire sur ce qui est considéré comme définissant ou décrivant un individu, comme le genre ou la profession, et le glissement dans nos sociétés de la profession aux loisirs ; malheureusement je ne suis pas une personne qui aurait ces choses à dire.

Donc dans la plus pure tradition bloguesque, je vais faire du nombrilisme et chercher une quantité indécente de détails sous ce qui aurait dû n'être que du small talk.

L'outil de mesure

Si ce billet n'aurait pas existé sans la question qui l'a déclenché, il n'aurait pas pu exister non plus sans la masse de données que je peux interroger pour espérer en sortir des éléments de réponse.

Je tiens depuis plus d'une décennie un journal intime, sur du papier avec de l'encre indélébile sortie d'un stylo-plume, avec un chiffre dont je ne dirais rien ici parce qu'il ne tient que par son obscurité et son inaccessibilité. Autant dire que ce n'est pas une base de donnée facile à interroger. Je n'arrive même pas à retrouver mon premier tome pour retrouver sa date de départ…

Inspirée par l'archivisme de David Madore et certaines frustrations envers ma mémoire autobiographique, j'ai commencé plus récemment un “life log” informatisé, qui contient des informations moins sensibles et plus instantanées, et surtout destinées à être traitées plus tard.

Pour l'instant c'est un fichier texte complètement idiot, avec trois colonnes séparées par des points-virgules :

En passant, j'ai conscience que la précision à la seconde près est illusoire, il y a relativement peu d'évènement dans ma vie dont la frontière est aussi précise, c'est juste un confort informatique.

J'aimerais améliorer cette infrastructure depuis un bon bout de temps, mais pour l'instant c'est le système « en production », et le suivant est loin d'exister, ou à plus forte raison de le remplacer.

En passant, ce futur nouveau système n'est qu'une pauvre application CRUD-sans-D (et dont le U est bitemporel), avec une interface web (confortable sur un écran 3") et une TUI. Ce serait un excellent projet-candidat à extruder d'un LLM ou d'un ensemble agentique, dont mon besoin est plutôt pressant par rapport à la quantité de temps que je peux y consacrer, et pour lequel mon expertise artisanale personnelle n'apporte pas grand-chose, et il faudra vraiment un de ces jours que j'explore mes réticences à m'y mettre.

Le périmètre observé

Je voulais prendre une période assez récente, pour pouvoir approximer le fait que je n'ai pas trop changé mes habitudes en cours de route, mais assez longue pour être représentative.

J'ai commencé par regarder le premier semestre 2026, du premier janvier au 30 juin inclus, de minuit à minuit en France, soit 4343 h. Comme ma situation professionnelle était un peu particulière pendant cette période, avec beaucoup de déplacements chez un client, j'ai fait la même analyse sur le premier semestre 2025 (j'aurais probablement dû prendre l'année 2025 entière à la place de ces deux semestres, mais je n'y ai pensé qu'à la dernière relecture). Suivant la tête des données, je ferai soit la moyenne des deux, soit je préciserai l'année.

Comme je cherche ce qui me sert de loisirs, j'ai commencé par sortir du périmètre tout le temps que je passe hors de chez moi. Le but était principalement d'éliminer le temps passé au boulot ou sur les trajets pendulaires, mais ça retire en même temps les voyages, dont le caractère exceptionnel perturberait les statistiques, et une partie des tâches ménagères comme les courses. Ça élimine aussi les loisirs hors de chez moi, mais comme je ne pratique plus rien hors de chez moi depuis la Grande Pandémie, ça ne perd que les séances de cinéma, que je vais considérer négligeables (21 h, trajets compris, sur les deux semestres).

Dans ce qui reste, j'élimine le temps passé au lit à dormir, essayer de s'endormir, ou avoir la flemme de se lever. Ça fait 30 % de ces 8686 h, en faisant un calcul dédié qui remet les 87 h passées dans un lit en dehors de chez moi, parce que ce nombre m'intéressait, et je m'attendais à pire.

Pour m'approcher au mieux du « temps abritrable » pour les loisirs, je vais enlever toutes les catégories qui sont faites plus par devoir que par plaisir, comme les tâches ménagères, l'entretien du vélo, ou l'entretien du corps (c'est-à-dire le temps passé sous la douche ou dans les toilettes). J'ai cumulé presque 15 h à mettre et enlever mes lentilles, en extrapolant toutes les fois où je ne me suis pas donné la peine de mesurer, et ça devrait suffire à convaincre presque tout le monde qu'il ne faut pas faire ce genre de calculs.

Pour finir cette approximation, il faut que j'enlève aussi le temps passé en télétravail, et je n'ai malheureusement aucune mesure de ce temps-là. On va dire que je télétravaille de 8 h à 18 h, avec deux heures de pause méridienne, et c'est probablement sous-estimé, mais on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.

Je me retrouve avec un « temps potentiellement arbitrable » d'environ 1535 h en 2026 et 1718 h en 2025. Je garde le « potentiellement » pour toutes les obligations dont je n'ai pas gardé la trace dans ce journal numérique.

J'ai conscience que c'est une quantité énorme dans l'absolu, résultat du peu de responsabilité que j'ai pour mon âge et du niveau historiquement incroyable de confort que la société moderne m'offre.

Dans ce temps-là, j'ai respectivement 664 h et 953 h enregistrées dans mon journal, ce qui fait à peu près la moitié. Je m'attendais à ce que soit bien pire, donc je trouve que c'est une bonne surprise, mais ça veut dire qu'il y aurait la place de faire rentrer deux loisirs différents, en première et deuxième place en temps passé, dans cet angle mort.

Mes loisirs ces jours-ci

Tous ces préliminaires étant passés, il est temps de regarder de plus près ce que disent ces observations.

World of Warcraft

C'est tellement évident que c'est la réponse que j'ai donnée à chaud quand j'ai été prise au dépourvu par la question de mes loisirs.

J'ai passé dans ce jeu 273 h dans le premier semestre de 2026, et 421 h dans la même période de 2025, ce qui fait respectivement 18 % et 24 % du temps potentiellement arbitrable que j'avais identifié.

C'est aussi respectivement 6.3 % et 9.7 % de la période totale, on n'est pas si loin des 10 % de début 2011, mais je me suis assagie, en essayant d'y rester moins longtemps pour me coucher plus tôt. Ça ne se voit pas du tout sur le temps total passé au lit, donc il faudrait regarder ça de plus près ; et je ne sais pas trop dans quelle mesure la situation professionnelle a eu impact sur cette durée.

Et c'est cette réponse qui m'a interpelée au point de me lancer dans un billet qui évoque la loi de Hume, parce que c'est de loin le loisir qui occupe le plus de place dans mon journal numérique, alors que je ne suis plus si fan que ça de ce jeu.

Je me souviens qu'autour de 2011, j'aimais beaucoup les histoires dans cet univers, et je suivais sincèrement les quêtes juste pour les découvrir. Il y a des romans de cet univers dans ma liste de lecture.

J'avais même envie d'illustrer ce weblog et le reste du site avec des dessins à ma façon dans lesquels je me représenterais avec un bandeau sur les yeux, en référence au pacte d'Illidan avec Sargeras, où il a échangé ses si beaux yeux pour une « vision atypique ». J'ai été très triste en 2016 quand l'extension Legion est sortie, parce que j'avais trop trainé pour faire cette métaphore avant qu'Illidan devienne mainstream et que le bandeau soit un accessoire standard de toute une classe de personnages au lieu d'être un objet de statut.

Je ne me souviens plus exactement à partir de quand j'ai « décroché » de la trame narrative du jeu ; je crois que ça avait déjà commencé avec Warlords of Draenor en 2014, mais je pense que c'est plutôt un mouvement lent et progressif au fil des années.

De fait, aujourd'hui, je n'ai pratiquement plus aucun intérêt pour le jeu en lui-même, et je ne le fréquente plus que pour les relations sociales avec le reste de ma guilde. Il n'est pas rare que je dise que c'est l'équivalent pour moi de boire des pintes avec les copains, mais sans abîmer mon foie ni prendre de risques sur le trajet. J'imagine qu'une meilleure comparaison serait les clubs de bridge ou de backgammon, sauf que je n'ai aucune de la réalité derrière ces mots, je préfère comparer à ce que je connais.

D'ailleurs il est probable qu'une partie de mon passage de 421 h à 273 h de jeu soit le résultat de la saison tellement longue qu'une bonne partie de la guilde a fait une pause, au point de me retrouver toute seule certains soirs.

Les vidéos

En deuxième position dans ma liste de loisirs se trouvent les vidéos regardées avec mon homme, principalement des séries télévisées (environ 90 % du temps), et le reste sont des films sur DVD.

J'ai exclu de mes comptes toutes les vidéos et tous les podcasts qui ne captent pas toute mon attention, pour éviter le risque compter deux fois le temps pendant lequel je fais quelque chose avec un podcast en fond. J'en ai pourtant compté 470 h dans ces deux semestres, presque autant que World of Warcraft, et pourtant je ne les compte pas tous.

J'ai donc un total de 210 h de vidéos qui ont mon attention exclusive sur les deux semestres, soit 6.5 % de mon temps potentiellement arbitrable, à peu près la même proportion dans les deux cas.

C'est trois fois moins que World of Warcraft, et je ne regarde rien toute seule, contrairement à mon homme qui regarde certaines séries (qui m'intéressent beaucoup moins) tout seul.

C'est un loisir passif, il y a d'excellentes histoires, mais en termes purement hédonistes et subjectifs, ça ne me plait pas tant que ça. Il n'a sa place dans ce classement que par le faible effort pour les suivre, dans l'ensemble c'est mon homme qui choisit les séries et qui le projette, je ne fais que choisir ce que je regarde avec lui et ce que je le laisse regarder tout seul.

Le jardin numérique

En troisième position, j'ai le temps que je passe en développement logiciel personnel et l'administration de mes ordinateurs.

J'appelle ça mon « jardin numérique » depuis quelque temps, parce que c'est un peu comme (ce que j'imagine être) un jardin avec un coin potager : l'utilité du résultat compte, mais différemment de l'offre commerciale, et il y a aussi une certaine satisfaction tirée du processus et des expérimentations autour de ce qui marche.

Je ne cacherai pas que cette analogie est récente, et le résultat du choc avec les promesses des technologies estampillées « intelligence artificielle ». Indépendamment de l'opinion que l'on peut avoir sur la conséquence de l'utilisation de motoculteurs, et même si leur utilisation est inévitable dans les contextes professionnels, personne ne regarderait de travers (il me semble) quelqu'un qui entretient une faux et s'en sert pour faucher son coin de jardin.

J'en ai compté 83 h sur le premier semestre de 2026 et 147 h sur le premier semestre 2025, c'est clairement une activité qui souffert de la fatigue accumulée chez mon client. Ça reste un tiers de World of Warcraft, à peu près autant que les vidéos.

J'ai du mal à décrire ce que je tire de cette activité, mais c'est quelque chose de plus profond que simplement satisfaire un besoin de relation sociale ou suivre passivement une histoire. C'est quelque chose de beaucoup proche de mon cœur, et qui contribue à mon avis plus à ce que je suis que les deux loisirs précédents.

L'activité physique

C'est un peu arbitrairement que j'ai choisi de distinguer l'entretien sanitaire du corps et l'activité physique qui le maintient en forme. J'imagine que c'est le résultat de la pression sociale qui oblige à faire le premier, alors que la seconde est un choix délibéré à maintenir activement par ma seule volonté (et la force de l'habitude).

D'ailleurs les trajets pendulaires en vélo ont été exclus en bloc quand j'ai enlevé tout le temps hors de chez moi, et je les fais aussi plus par pression sociale que par leur effet sur mon corps. Pour la référence, j'en ai 14.5 h sur le premier semestre de 2026 mais 45 h pour le premier semestre 2025, parce tout le temps passé chez le client m'empêche d'aller dans les locaux de mon employeur.

J'ai cumulé 72 h d'exercice physique sur la période de 2026, contre 121 h pour la période 2025. C'est significativement moins que les vidéos ou le jardin numérique, mais ça reste du même ordre.

L'entretien de la langue

J'ai passé 144 h sur duolingo au total sur les deux périodes combinées, soit 4.4 % de mon temps potentiellement arbitrable, en cinquième position dans le classement de mes loisirs par temps enregistré dans mon journal.

Ça fait depuis avant 2025 que l'enshittification de ce site a tué le fun pour moi, et l'entreprise derrière a fait des choses qui me déplaisent profondément, et j'ai un peu honte de le lier dans ce paragraphe.

Je continue de m'en servir par habitude et parce que je n'ai pas encore trouvé d'alternative qui rentre aussi bien dans ma vie pour entretenir les compétences linguistiques dont je ne me sers pas autrement au quotidien.

Les mentions spéciales

À partir de la sixième position, on arrive vers 50 h au total sur ces deux semestres, j'estime que ça ne mérite plus vraiment d'être classé, on est largement en dessous du bruit de mesure. Je ne les mets que parce que se sont des domaines dont j'ai parlé ici ou qui occupent une place particulière dans mon cœur, à défaut d'en avoir une dans mon emploi du temps.

Les corrections

Après ces constats il me semble logique de réfléchir à ce que je voudrais qu'ils soient, ou au moins dans quelle direction je veux les faire évoluer.

Ça doit faire plus de vingt ans que j'ai l'impression de ne pas avoir assez de temps pour faire tous les loisirs que je veux faire, sans réussir à me résoudre au déchirement d'en sacrifier pour faire rentrer le reste dans mon emploi du temps. Résultat, au lieu de faire des sacrifices délibérés, je perds des loisirs par la force des choses, et ce n'est pas vraiment mieux.

Quand j'ai mis au point ce site, en 2009, j'ai prévu des sections pour mes dessins et mes histoires parce que je croyais sincèrement que mes loisirs correspondants les feraient vivre. Je me demande si la même chose n'est pas en train d'arriver à la moto.

Je suis encore régulièrement tentée de m'y remettre, mais à chaque fois je suis arrêtée par la question de quoi sacrifier en échange.

Quelque part, ma liste de loisirs est plutôt construite par défaut, sur le coût de renoncer plutôt que sur le bénéfice de pratiquer. Je trouve ça un peu triste.

Je crois que mon loisir le plus précaire aujourd'hui est la photo. Je suis 52frames par habitude plus qu'autre chose, l'étincelle de joie se laisse tristement désirer. Si je pouvais faire autant d'images avec mes outils d'image de synthèse, je le ferais sans hésiter. Ce qui sauve ce loisir, c'est son faible coût en temps : si j'y renonçais, il n'y a pas grand-chose qui pourrait rentrer dans l'espace ainsi libéré.

J'hésite à la classer comme loisir, mais je passe beaucoup de temps (non-compté) dans la « veille technique », qui consiste à suivre #gcufeed et lire ce qui m'intéresse. J'ai parlé de mes efforts pour mettre de l'ordre là-dedans, mais malgré tout le temps que j'y passe, je continue de mettre de côté plus d'articles que je n'arrive à lire. Là non plus, il n'y a pas des masses d'étincelles de joie, c'est plus un besoin qu'un plaisir. Il faudrait que j'arrive à trouver une quantité de temps satisfaisante à y consacrer, puis un moyen d'asservir mon processus de sélection à cette quantité de temps. Vaste programme.

Avec cette impression de débordement, ce n'est pas si étonnant que je trouve exorbitant de payer en temps, que ce soit de transport ou pour enfiler de l'équipement, avant et après la pratique d'un loisir. J'ai déjà plus qu'il n'en faut à portée de clavier.

Et si je regarde les choses en face, il faudrait aussi que j'attribue aussi plus de temps aussi sommeil et à certaines tâches d'entretien, et je ne sais pas trop d'où extraire ce temps-là non plus.

Peut-être qu'en améliorant la couverture de mon journal, j'arriverai à trouver d'autres activités, qui ne sont ni efficaces ni satisfaisantes, dans lesquelles je pourrais couper allègrement.

Publié le 31 août 2026

Tags : Autoexploration Goûts

En vrac 14

Voici une nouvelle sélection de liens en vrac, cueillis soigneusement à la main, et sélectionnés en fonction de l'impact qu'ils ont eu sur moi.

Je commence à fatiguer sévèrement des discussions autour des sujets « IA », il y en a encore une majorité dans cette fournée, mais je m'attends à ce que les prochaines sélections évitent beaucoup plus ces sujets.

Publié le 16 août 2026

Tags : En vrac

Pyrolyse individuelle

Ce billet est écrit dans la quatrième période « beaucoup trop chaude » (je ne veux pas m'embêter avec les nuances techniques entre vague de chaleur et canicule et leur échelle), alors que je vis dans un appartement où rien n'existe pour y faire face, et je travaille dans des locaux dont la climatisation peine à descendre en dessous de 27 °C. Il parait que cette première moitié d'été 2026 est exceptionnelle sur ce point, et je le ressens certainement de cette façon.

Ça semble être un bon moment pour noter les effets que ça a sur moi, en gardant à l'esprit les limites cognitives de cet exercice que je détaillerai dans la dernière partie.

Je vais essayer de présenter tout ça du général au particulier, en commençant par ce qui me semble relever de mes caractéristiques personnelles, pour continuer avec les « symptômes » de la météo de plus en plus chaude sur mon corps, par ordre à peu près chronologique.

La préférence de la fraîcheur

Il me semble consensuel que personne n'aime se trouver dans un environnement trop chaud ou trop froid, par définition du mot « trop ». Les seuils auxquels correspondent « trop chaud » et « trop froid » varient évidemment d'une personne à l'autre, et même d'une période à l'autre pour une personne donnée. J'aime croire que jusque-là, c'est consensuel au point d'abîmer des portes ouvertes.

Ce qui me semble plus intéressant, c'est de noter que les réactions sont souvent très différentes d'un côté à l'autre. J'ai l'impression que pour certaines personnes, la moindre perspective de « trop froid » est une catastrophe insupportable, alors que les premiers degrés de « trop chaud » sont un léger inconfort, et il faut aller loin dans le « trop chaud » avant d'envisager d'agir activement sur l'environnent. Pour d'autres personnes, c'est l'inverse. Il me semble avoir croisé très peu de personnes qui ne supportent aucun des deux écarts à leur intervalle confortable personnel, et encore moins qui traitent les deux avec le même détachement.

Je suis personnellement dans le groupe des personnes qui tolèrent assez bien d'avoir trop froid et vivent très mal avoir trop chaud.

J'ai l'impression que ce groupe est plus petit que l'opposé, au moins dans mon environnement observable, mais je n'ai aucune confiance dans cette impression, donc je fais de mon mieux pour l'ignorer.

Je me demande dans quelle mesure cette tolérance pour les températures inconfortables dépend de la position absolue de l'intervalle confortable. Par exemple, si on a trop chaud que quelques jours par an, le manque d'habitude le rendrait plus insupportable que si c'est la moitié de l'année. Dans ce cas je serais un contre-exemple, mais ça n'invalide pas forcément la règle générale, ça la rend juste plus difficile pour moi de la reconnaître.

Le goût de la fraîcheur

J'ai toujours considéré ma préférence pour les températures plus basses, et mes concessions plus faciles pour les températures trop basses, relèvent d'un goût personnel, un peu comme ma préférence pour les couleurs de longueurs d'ondes plus courtes.

J'imagine que le métabolisme, et éventuellement d'autres caractéristiques biologiques, ont un impact sur l'intervalle de températures jugées confortables, mais j'ai toujours supposé, sans fondement sérieux, que l'effet psychologique est beaucoup plus fort.

Donc jusqu'à récemment je n'ai jamais imaginé pouvoir agir sur cet intervalle ou sur la façon dont je vis les écarts à cet intervalle. De la même façon que je n'ai jamais imaginé changer goût pour la couleur bleue ou pour la rigueur ou pour Machinae Supremacy.

Certains m'ont peut-être connue dans ma période des « trois F », pour « faim, froid, fatiguée », mais c'était une période assez limitée dans ma vie. Depuis bien plus d'une décennie, je suis confortable dans un intervalle de températures plus basses que les gens autour de moi, et je vis beaucoup mieux les températures inconfortablement basses que les températures inconfortablement hautes.

Et si j'en crois les histoires familiales, j'aurais bloqué un groupe d'adultes grelottant pendant le temps de décoder par moi-même toutes les lettres de la façade d'une boulangerie. Donc ce serait loin d'être nouveau.

D'ailleurs je me demande si je n'ai pas vécu une certaine flanderisation sur cette caractéristique, en commençant par sortir la veste plus tard que tous les collègues, puis en étant la personne à qui on ne demande pas s'il y a besoin d'allumer le chauffage, jusqu'à pouvoir justifier le télétravail pour cause de maladie contagieuse (qui n'empêche pas de travailler) avec un « j'ai froid ».

La connotation négative de la chaleur et de l'été

Je n'arrive pas à trouver de marqueurs chronologiques, mais j'ai l'impression qu'aussi loin que je me souvienne, les concepts de chaleur, d'été, de plage, etc sont chargés négativement pour moi, et je me sens en décalage culturel avec le reste du monde autour de moi.

J'ai vu récemment sur les rézosocio des gens qui regrettent de voir dans la presse un décalage entre les illustrations vacancières, connotées positivement, et les sujets catastrophiques de canicule et de records de chaleur. J'ai vécu un décalage de ce genre depuis toute petite entre les discours ambiants et mes ressentis.

Je me souviens d'un article, je crois au milieu de la décennie 2000, sur les enfants des zones bombardées par des drones des États-Unis, pour qui les ciels sont d'autant plus positifs qu'ils sont nuageux et sombres, parce que les drones ne volaient que par beau temps. J'ai eu une première réaction très positive, du genre « enfin des gens comme moi ! », avant de trouver ça indécent et de me reprendre, parce que c'était quand même moche pour eux.

La perte de sommeil

Je n'ai plus de souvenirs très clairs de la célèbre canicule de 2003. J'ai une vague notion d'être à l'agonie sur mon lit, dans l'obscurité des volets (au sud et à l'ouest) fermés, dans ma chambre sous le toit, avec 20 cm de laine de verre et une plaque de placo entre les tuiles et moi.

Je me souviens mieux d'une nuit d'été 2010, juste avant ma soutenance de thèse, où le stress et la chaleur m'empêchaient complètement de dormir. J'ai eu l'idée que ma couette « chaude » n'était pas chaude au sens de la température mais isolante, donc capable de garder la fraîcheur de mes blocs réfrigérants. J'ai peu dormir quelques heures sous la couette avec mes blocs dans des serviettes éponges.

Donc pour moi, la météo trop chaude, c'est d'abord des difficultés à dormir. Déjà qu'habituellement je manque sommeil, c'est encore pire quand il fait trop chaud pour moi.

D'ailleurs je ne suis pas complètement sûre de ce que signifie « trop chaud pour moi » quand il s'agit de dormir. Mon goût pour les températures basses se traduit par une certaine impression d'énergie quand il fait frais, et pour bien dormir j'ai besoin de plus de chaleur (ou de couches isolantes) que pour être active.

Il me semble même que dans la journée je préfère des températures plus basses que ce que préfère mon homme, alors que pour dormir je reste sous la couette pendant une plus grande proportion de l'année.

Ce qui brouille un peu cette dernière constatation, c'est que j'apprécie aussi le poids sur moi pour dormir, au point d'avoir une couverture lestée pour les périodes trop chaudes pour dormir sous une couette, et je ne regrette que le fait de ne pas avoir découvert ce type d'objets plus tôt dans ma vie.

Le manque de sommeil chronique

Au cours du XXIᵉ siècle j'ai connu suffisamment de canicules et de vagues de chaleur pour les associer au manque de sommeil, et à la fatigue générale qui en découle. Ça sape aussi mon énergie, mais ce n'est pas très différent du manque sommeil pour d'autres raisons, en général au réveil je suis aussi éveillée et efficace que d'habitude, mais je me prends un mur de fatigue plus tôt.

Je ne me souviens plus si avant 2026 j'ai déjà connu des périodes trop chaudes dont le manque de sommeil dure au point de provoquer plus que de la fatigue, genre l'irritabilité, les perspectives négatives, et la dépression. En tout cas c'étaient les premières conséquences en juin dernier.

Je ne suis pas sûre d'avoir ressenti quelque chose de différent du manque de sommeil chroniques pour d'autres raisons, mais ce point intermédiaire entre quelques mauvaises nuits et la suite a contribué à mon impression que les conditions subjectives sont de pire en pire et que je suis en train de me déliter sur place.

Les effets intestinaux

J'ai pu rater ça d'autres années, mais cette fois j'ai constaté une corrélation parfaite entre les températures au-delà d'un certain seuil (que je n'ai pas évalué) et des difficultés intestinales, de type « purge générale par l'orifice le plus proche », de la façon assez typique de l'intoxication alimentaire.

J'imagine que ça a pu arriver par le passé sans que je fasse le lien avec la température, et que je le mette sur le dos d'un aliment. Ce n'est que par l'accumulation de journée trop chaudes et de plats habituels que j'ai pu mettre en cause la chaleur.

Je crois que ça n'arrive qu'après un certain temps pendant lequel mon corps arrive à « encaisser », mais je n'ai aucune idée d'où vient cette intuition, donc je ne sais pas trop ce qu'elle vaut.

Les effets cognitifs

Je ne sais pas séparer ce qui découle de l'accumulation de trop de nuit avec trop peu de sommeil, et ce qui découle d'autres effets de la chaleur.

Pendant les pires après-midi, j'ai eu des moments de confusion assez inquiétants. Mon esprit était trop embrumé pour avoir de la méta-cognition sur ces moments, et je ne saurais même pas dire quels jours ou combien de fois ça s'est produit. Le fait juste que ça se soit produit suffit à faire des trucs pas cool à la partie rationnelle de mon esprit.

J'arrive à repousser ces moments en me réfugiant dans la salle serveur quand mon employeur me force à venir au bureau (c'est l'avantage de participer à l'entretien des infrastructures informatiques) ou en m'emballant dans une serviette éponge mouillée quand je suis chez moi sans contrainte de décence.

Grâce à ces contre-mesures qui évitent le pire, j'ai pu voir un effet cognitif du deuxième ordre. Ces jours-ci, une température au-dessus de 27 °C me fait un effet similaire à trois ou quatre verres d'alcool, qui est pour moi la zone « je suis parfaitement claire », c'est-à-dire que je suis suffisamment atteinte pour me poser la question du niveau de mes capacités cognitives et pour juger que c'est une bonne idée de partager ma conclusion à voix haute, mais pas assez atteinte pour constater une faible dans lesdites capacités cognitives.

C'est à peu près le niveau à partir duquel ma productivité commence à être négative, et où le projet reculerait moins si j'arrêtais de toucher à mon clavier. Malheureusement, la malédiction du présentéisme français fait qu'il vaut mieux pour moi que je continue à faire bouger le code, comme une Pénélope moderne.

J'imagine, peut-être à tort, que cette expérience est représentative du cliché du buveur qui dit « je suis parfaitement clair » alors qu'il est clair que non pour tout le monde.

Et pour ne rassurer personne, au moment où j'écris le premier jet de cette ligne, le thermomètre à côté de moi indique 27.6 °C. Malheureusement pour nous tous, diverses contraintes personnelles me poussent à finir ce billet avant la fin du mois de juillet et m'ont empêchée de m'y prendre plus tôt. Je me demande vraiment à quel point cette « ébriété thermique » se sent dans la version publiée de ce billet.

L'épuisement

J'ai l'impression qu'autour de moi, le sentiment général est une habituation aux températures élevées, et qu'avoir des canicules extrêmes rend les canicules habituelles plus supportables. Je ressens personnellement plutôt l'inverse, et je ne sais pas trop l'exprimer sans avoir trop l'air grincheuse.

Sur le plan intellectuel, je concède qu'avoir vu passer des nombres plus gros atténue la force des nombres habituels ; mais en termes de ressenti concrets, j'ai de plus en plus de mal à supporter un même niveau de températures.

Les effets cognitifs évoqués dans la section précédente arrivent cette semaine dès 27 °C, alors que quand j'ai commencé à les remarquer il fallait un bon 28 °C, voire 28.5.

C'est pareil avec tous les autres effets que j'ai décrits dans ce billet, j'ai perdu plusieurs degrés d'endurance entre le début de cette histoire fin mai et aujourd'hui.

Je vois le mois d'août, habituellement le plus difficile à supporter pour moi, avec une certaine angoisse. Je ne sais pas où il y a de l'habituation, ou du corps qui s'adapte, mais il n'y a aucune trace de tout ça dans mon expérience personnelle.

Plus jamais ça

C'est évidemment le pire moment pour prendre des décisions drastiques, et j'imagine que je suis loin d'être la seule dans ce cas, mais cette succession de périodes trop chaudes a déjà eu un impact très fort sur moi, et je suis à jurer « plus jamais ça » avec toute la force de l'instinct de survie qui a pris le dessus pendant que la rationalité est roulée en boule dans un coin en train de pleurer.

La partie rationnelle en moi se dit que ce sont des conditions exceptionnelles, et que la probabilité que ça se reproduise ne fait qu'augmenter mais reste faible et va rester faible pour un bout de temps. Donc que ce n'est pas l'heure des mesures individuelles drastiques, qu'il faut prendre le temps de faire des choses efficaces et pérennes. Mais allez expliquer ça à un instinct de survie qui agit suivant l'odeur de la fin et n'en perçoit pas une molécule…

Je crois que je suis un fruit mûr pour quiconque propose un projet collectif pour assurer durablement des conditions thermiques qui sont agréables à mes yeux. Et encore plus si ça fait passer par Helsinki ou Reykjavik.

J'ai beaucoup de mal à me projeter après le retour à une certaine forme de normalité, mais je m'attends à ce que ça laisse une cicatrice durable dans mon esprit, peut-être la plus grande jamais décrite sur ce weblog.

Pourrait-on y avoir un retour de balancier karmique après avoir trop bien vécu la Grande Pandémie

Publié le 31 juillet 2026

Tags : Autoexploration Évènement Goûts

L'odeur de la fin

Vous me pardonnerez de ne pas faire comme tout le monde qui commente l'actualité très chaude du moment, mais à l'occasion de ma dernière mission professionnelle j'ai fait une observation qui me semble plus intéressante à partager.

Pour une raison obscure, dans ce sujet j'ai beaucoup de mal à résister à la tentation de généraliser à l'ensemble de l'humanité mon expérience personnelle et mes observations sur moi-même. Je vais faire de mon mieux pour m'efforcer d'utiliser la première personne, et de formuler mes conclusions pour maintenir explicitement ce « n = 1 », quitte à alourdir le texte. Je m'attends quand même à rater certaines occurrences, vous êtes prévenus.

Édification personnelle et investissement

J'aime dire que ma vie a été construite sur un mensonge, selon lequel l'école (en fait l'ensemble du système d'instruction collective) sert d'abord à l'édification personnelle des élèves, dans un gigantesque investissement collectif qui est rentabilisé par une meilleure participation dans la société une fois qu'ils sont adultes.

L'inconvénient, c'est qu'ensuite je m'attends à pouvoir utiliser au quotidien ce que j'ai appris en classe. J'imagine que ça a grandement contribué à mon image d'intello' qui « ramène sa science » et au naufrage de mes capacités sociales naturelles, ainsi qu'aux relations compliquées avec les gens qui ne comptent que sur leur position sociale pour assurer leur crédibilité technique (comme le dernier installateur de clim' chez David Madore ou une bonne partie du corps médical).

J'ai gardé un certain goût pour mon édification personnelle, alors que je ne suis plus élève depuis longtemps. Je dis souvent qu'« une journée où on a rien appris est une journée perdue », mais c'est probablement surgénéralisé, et caricatural par rapport à mon sentiment. Une formulation plus juste serait donc que je ressens un certain manque au fil des jours quand je n'ai pas l'impression d'apprendre quelque chose ou de m'améliorer d'une façon ou d'une autre. Un peu comme mon besoin de fiction, ça doit faire partie de la « nourriture intellectuelle » réclamée par mon esprit.

Mais ce n'est pas non plus apprendre n'importe quoi. Il faut que ce soit apprendre quelque chose qui me semble utile, c'est-à-dire faire un investissement sur moi-même qui ait des chances d'être rentabilisé d'une façon ou d'une autre.

Par exemple, apprendre des factoïdes ou essayer de retenir des catalogues ne m'intéresse pas, parce que je préfère investir dans le savoir faire qui permet de retrouver ces informations quand j'en ai besoin. Autre exemple, apprendre à me servir d'un produit fermé ne m'intéresse pas, parce que perdre l'accès à ce produit anéantit l'investissement, et parce que mon temps me semble mieux utilisé à acquérir des compétences transférables. (C'est pour ça que je n'ai jamais pu me résoudre à essayer le prompt engineering ou des frameworks JavaScript.)

L'âge et le retour sur investissement

Le problème de cette philosophie d'investissement continu dans l'édification personnelle, c'est qu'il manque l'exploitation de ces investissements.

Ça ne se voit pas au début, parce qu'on n'a pas grand-chose à exploiter, mais au fil du temps c'est de moins en moins tenable. D'autant plus que la progression devient de plus en plus dure.

Mon goût pour l'édification personnelle générale et transférable fait que les occasions de s'en servir se présentent spontanément, et ça me permet de repousser d'autant plus longtemps la question de choisir délibérément l'équilibre entre investissement et exploitation.

Sauf qu'à force de repousser cette question, je n'ai même pas encore commencé à réfléchir à comment je pourrais m'y prendre pour y répondre.

Il y a quelques semaines encore je tenais un discours très proche de ce billet d'il y a treize ans où je me lamentais de ne plus trouver maître avec qui avoir une relation disciple‐maître, et on m'a bien fait remarquer que je n'ai plus du tout l'âge pour ça.

(L'avantage, c'est que ça m'évite d'avoir l'impression d'avoir raté quelque chose d'important dans ma vie, en n'ayant encore jamais (eu conscience d'avoir) tenu le rôle du maître dans une relation de ce type.)

Ces considérations sont loin d'être nouvelles dans ma tête, c'est juste pour expliquer que la question de la rentabilisation des investissements sur moi-même est une préoccupation au quotidien. Je repense souvent au xkcd correspondant.

L'instinct ne compte pas

La planche xkcd en question montre un tableau qui indique combien de temps on peut investir dans une amélioration pour que se soit rentabilisé en cinq ans, en fonction de la fréquence et du temps gagné à chaque fois.

C'est très mathématique : des calculs froids comme dans la caricature de la finance, parfaitement rationnels, qui supposent que le temps est une ressource parfaitement fongible. Or je ne vis pas vraiment ma vie de façon rationnelle, je suis plutôt des heuristiques instinctives.

Le tableau reste intéressant pour se faire une idée des ordres de grandeur, mais en pratique la décision est aplatie par des heuristiques beaucoup plus grossières, qui pondèrent le résultat par d'autres critères.

Par exemple, le fait d'aimer apprendre quelque chose qui donne l'impression de pouvoir être utile, c'est un sentiment positif qui est un bénéfice net, même si ce qui est appris n'apporte ensuite jamais rien directement. Il y a des loisirs et des divertissements plus douteux que ça. Autre exemple, les savoirs et savoir-faire acquis pendant une amélioration peuvent être transférables pour d'autres améliorations, voire d'autres pans de la vie.

Et puis j'ai souvent vécu des bénéfices imprévus en mettant en relations plusieurs choses que j'ai apprises, donc j'ai tendance à penser de l'estimation a priori du retour sur investissement est une sous-estimation, ce qui me rend d'autant plus encline à investir (sur mon édification personnelle) malgré des gros risques ou un retour prévu insuffisant.

D'ailleurs le fait que, comme ça, à froid, je n'arrive pas à trouver un seul exemple de tel bénéfice imprévu, montre à quel point c'est une justification ad-hoc de choix de vie irrationnels. Ou alors c'est tellement intégré au quotidien de ma vie qu'il n'y a pas d'exemple qui ressorte facilement.

Bref, tout ça pour dire que quand je me retrouve face à la possibilité d'investir sur moi-même ou autre chose, j'utilise une heuristique brutale, délibérément biaisée en faveur de cet investissement, et je ne fais pas vraiment d'effort pour changer ça.

L'odeur de la fin

Cette heuristique m'a plusieurs fois donné l'impression de basculer soudainement d'un mode « on va investir quand même, on trouvera bien quelque chose à en faire après » à « c'est presque fini, pas la peine d'investir dans quoi que ce soit ».

Suivant le contexte et le type d'investissement, le moment de cette bascule ne se fait pas au même délai avant la fin ; ce qui m'interpelle c'est surtout la discontinuité dans mon système instinctif de prise de décision, alors que tous les critères impliqués sont manifestent continus.

L'étincelle qui a embrasé ce billet, c'était de constater dans une mission terminée récemment, qu'un vendredi je m'organisais encore comme si la fin était infiniment loin dans le futur, et le lundi suivant je mettais de côté des tâches parce que j'avais l'impression de ne plus avoir le temps de les rentabiliser, voire de les finir.

Je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu envie d'appeler ça « l'odeur de la fin », je ne vois pas trop ce qu'il y a d'olfactif là-dedans. Peut-être que c'est parce que ça se diffuse rapidement dans toute mon « atmosphère » mentale, au point d'imprégner le contexte de toutes mes décisions quotidiennes.

Après l'avoir vu une fois, il n'a pas été difficile de retrouver ce phénomène un peu partout dans mon expérience personnelle.

Je l'ai vécu dans pratiquement toutes les fins de mission ou de poste qui sont déterminées par le calendrier plutôt que par l'avancement des tâches sous-jacentes.

Les séjours un peu longs ont une phase d'arrivée, le temps de prendre ses marques, une phase de quotidien subjectivement infini, et une phase de départ qui a l'odeur de la fin. D'ailleurs je me sens flouée quand je passe directement de la première phase à la dernière, je préfère partir mentalement dans un séjour court, qui n'a ni marques à prendre ni quotidien à installer, et dont l'impermanence est homogène de bout en bout.

À World of Warcraft, depuis que la guilde vit au rythme des saisons de donjons mythiques, je cherche l'amélioration continue de mon équipement, de ma cote, et de mes techniques, jusqu'au moment où l'odeur de la fin de saison me donne l'impression que rien de tout ça n'a d'importance et sera « bientôt » remis à zéro.

(D'ailleurs le mot « bientôt » revient souvent dans ma tête et dans mes discours quand ça sent la fin, je me demande à quelle fréquence je l'emploie en dehors de ce contexte.)

Et tout récemment, j'ai connu l'expérience inverse, beaucoup plus rare : la disparition de l'odeur de la fin. Au début de cette canicule, je m'attendais à tenir comme dans les autres vagues de chaleur, en serrant les dents et attendant que ça passe, jusqu'à un moment dans les délires d'hyperthermie où j'ai sérieusement cherché comment organiser ma vie pour survivre dans une ville qui ne descend plus jamais en dessous de 30 °C.

(En passant, ce n'est pas si rare que ça que je ressente le besoin de chercher comment survivre indéfiniment dans une situation dont j'ai intellectuellement parfaitement conscience du caractère exceptionnel et court.)

La fin de la vie

Je vis ma vie comme un CDI dans une entreprise qui me plaît, en supposant que ça va durer infiniment. Je n'ai pas (explicitement) peur de la mort, j'ai conscience de plein de scénarios qui peuvent la faire arriver prématurément (je fais de la moto sans savoir pourquoi), mais je la suppose suffisamment improbable pour être négligeable dans l'estimation de la rentabilité de mon édification personnelle.

J'imagine qu'un jour peut-être je sentirais l'odeur de la fin de ma vie, et je commencerais à me dire « À quoi bon ? » et à renoncer à certains investissements sur moi.

Je crains cette mentalité.

Je juge assez négativement les gens qui n'essayent même pas de comprendre ou d'apprendre à faire quelque chose qui me semble simple, généralement en math et en (utilisation de l'outil) informatique. J'appris à me retenir de l'exprimer, mais je continue de trouver ça triste, c'est une forme de gâchis. En général le prétexte est un défaut personnel, comme « de toute façon je n'y comprends rien » ou « ce n'est pas pour moi ».

Je n'arrive pas à distinguer ces raisons d'abandonner de « de toute façon il ne me reste pas assez longtemps à vivre pour rentabiliser (ou finir d'acquérir) cet investissement ». Et je me déteste quand je les tiens moi-même.

J'ai un vague souvenir (que je n'aurais pas détaillé ici, pour des raisons de ligne éditoriale, même si je m'en souvenais) de personne âgée qui n'a pas pu remarcher après un accident, parce que l'odeur de la fin (je ne sais plus si c'était une décision de la personne ou imposée par le corps médical) a exclu la rééducation qui serait allée de soi pour quelqu'un qui aurait trente ans de moins.

Je me souviens que je me disais que j'aurais détesté subir ce choix, et que je me serais battue pour réapprendre à marcher, même si j'allais mourir avant d'y arriver, même si je devais le faire toute seule. Mais je ne sentais pas l'odeur de la fin ; aujourd'hui je ne suis pas sûre que je serais dans cet état d'esprit aussi combattif si je la sentais.

La valeur des heuristiques

Maintenant que ce constat est fait, je me demande quoi en faire.

Malgré tous ses défauts, je suis en paix avec cette heuristique d'investissement personnel. Ce serait plus satisfaisant sans la discontinuité suspecte, voire plus généralement avec plus de rationalité, mais la politique sous-jacente me convient complètement.

C'était important de vérifier que mon heuristique est bien calibrée, c'est-à-dire que ses conséquences sont bien en accord avec l'échelle de valeurs que je veux suivre, et c'est bien le cas ici.

Je devrais peut-être me bouger pour regarder de plus près du côté de l'exploitation et de la transmission de tout ce que j'ai acquis, mais je crains de ne pas aimer la dynamique sociale qui découle du fait d'essayer de le forcer. Et je ne vois pas trop quoi faire de plus pour que ça se fasse naturellement.

À part changer de métier, mais ces métiers n'ont pas l'air moins menacés par la conjecture politico-économique actuelle que le mien…

Cela dit, si vous avez des suggestions d'amélioration personnelle elles seront bienvenues ! (sans garantie que je les suive, évidemment)

Méta : notes de marge ou de bas de page

Depuis quelques années je regarde avec envie certains blogs qui dont des notes dans la marge (quand la fenêtre est assez large, sinon c'est placé en bas de paragraphe ou de page), mais j'étais persuadée d'être incapable de produire du texte qui s'en sert.

D'un autre côté, en tant que lectrice, je n'aime pas trop les notes de bas de page, parce que j'ai toujours envie de les voir, et je n'ai pas souvent la possibilité de le faire sans scroll, ce qui fait une coupure inconfortable dans mon flux de lecture. Et lire sans les notes pour les reprendre après est encore pire. Je n'accepte que les références en notes de bas de page, mais il faudrait que je sache d'avance qu'il n'y a rien d'autre (d'intéressant) dans ces notes.

Ce billet est la première fois que ça me vient spontanément. Une bonne partie des parenthèses de ce billet pourraient être des notes dans la marge, disponibles facilement pour les lecteurs complétionnistes comme moi, tout en proposant un flux simplifié pour ceux qui préfèrent la version (à peine plus) courte.

J'étais tellement désespérée que je n'ai pas du tout noté où trouver mes notes de marge préférées, pour avoir un exemple duquel s'inspirer. J'ai retrouvé ce guide de notes marginales en CSS pur, et j'en ai fait une maquette en CSS alternatif de cette page (j'avais montré comment l'essayer dans Relooking). Ce n'est pas complètement satisfaisant, parce que ça se superpose avec le menu de gauche, les paragraphes entiers lévitent au lieu d'être accrochés au paragraphe précédent, et la variante étroite est en plein milieu de paragraphe, mais ça permet de se faire une idée. Quand je trouverai suffisamment de motivation, je regarderai ce que Gwern a trouvé à ce sujet

Donc ma question à vous, cher lecteurs, est : préférez-vous des notes dans la marge, ou le parenthésage actuel, ou le choix extemporané entre les deux (mais dans ce cas, avec quelle option par défaut) ?

Publié le 28 juin 2026

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Les dangers de la théorie

En général, j'aime comprendre le monde qui m'entoure, pour pouvoir agir dessus de façon à me rapprocher de mes objectifs et de mes valeurs.

Parfois, je ne peux pas agir, mais j'aime comprendre quand même, parce que prévoir comment vont tourner les choses hors de mon contrôle peut m'aider à faire de meilleurs choix dans des domaines adjacents.

Encore plus rarement, à force de comprendre et prévoir, je finis par croire qu'il y a des choses que je peux faire. Je ne suis pas sûre d'être prête à laisser prospérer ce genre de croyance.

Mais avant de développer ce cas, une petite histoire pour illustrer d'où je parle.

World of Warcraft

Le contexte de jeu

Le jeu World of Warcraft est un jeu dit « massivement multi-joueurs », c'est-à-dire qu'il réunit (au moins) des milliers de personnes dans un même espace virtuel. Ces personnes s'organisent en « guildes » de gens qui jouent plus ou moins habituellement ensemble. Les activités sont diverses, mais celles dont il va être question dans cette histoire sont des « instances », une sorte de pièce isolée du reste de l'univers et dédiée à un petit groupe de personnes, en l'occurrence cinq (mais il existe des instances plus grandes et plus petites).

La guilde dont je fais partie est très petite, construite à partir de liens en dehors du jeu qui existaient avant les rencontres dans le monde du jeu. Cette histoire se passe avant les premiers recrutements d'« inconnus », ou si peu de temps après que la dynamique de groupe n'a pas changé.

Nous étions une petite dizaine de joueurs actifs, mais les aléas de la vie faisaient qu'il y avait rarement cinq personnes disponibles en même temps. Pour compléter notre groupe et partir en instance, il fallait donc recourir à des « pickups », c'est-à-dire des gens à la recherche d'un groupe provisoire pour cette activité. Le jeu fournit un système de mise en relation où les groupes partiels s'inscrivent comme étant à la recherche de pickups, et de l'autre côté les individus ou les groupes partiels peuvent postuler pour être inclus ou fusionnés.

Les soirées typiques étaient donc la constitution d'un groupe de guilde avec les gens présents qui ont envie de partir en instance, l'inscription dans pour rejoindre un groupe ou attendre des pickups, et le jeu à proprement parler dans l'instance.

Les meneurs

Au fil du temps, j'ai pu remarquer que sur la petite dizaine de personnes dans la guilde, il y avait deux personnes critiques pour que cette soirée typique se produise.

Il suffisait d'une seule de ces deux personnes pour que tout se passe bien comme d'habitude, ce qui était une très grande majorité des soirées (c'était en 2020-2021, quand c'était la principale source de vie sociale sûre). Quand ces deux personnes étaient absentes, chacun vaquait à ses occupations dans son coin, et aucune instance n'avait lieu. Alors que tout le monde préférait faire une instance avec les camarades de guildes plutôt que ces activités solitaires.

Je n'ai absolument aucune idée ce que ces personnes avaient de spécial ou faisaient de particulier pour que ça marche.

J'ai évidemment essayé de faire comme eux, mais à chaque fois ça tombait lamentablement à plat, et j'ai fini par arrêter d'essayer. J'ai vu deux autres personnes essayer aussi, à différents moments, avec les mêmes résultats que moi.

Encore aujourd'hui, je ne comprends pas du tout ce qui conduit à des résultats aussi différents, alors qu'en amont je ne vois aucune différence, que ce soit de l'intérieur pendant mes essais ou de l'extérieur pendant ceux des autres.

Il y a certaine une différence dans la façon de faire, mais je suis incapable de la percevoir ; je ne peux que constater que reproductiblement, ce qui me semble être la même démarche donne des résultats opposés suivant la personne qui la fait, et je dois bien conclure que ça découle d'une certaine qualité que les personnes ont ou non.

Suivant mon humeur, j'appelle cette qualité « charisme » ou « leadership », mais ce sont peut-être des fausses pistes. C'est très difficile de caractériser et définir quelque chose qu'on est complètement incapable de percevoir, et dont on ne voit que les conséquences.

Et un peu frustrant aussi.

Notez que je ne me plains pas tellement de ne pas posséder cette qualité, je vis très bien le fait que différentes personnes aient des points forts et des points faibles différents. Je vis plus mal le fait de ne pas avoir ces « bonnes » soirées que le fait d'être incapable de les produire moi‑même.

Et encore plus mal de ne pas percevoir la différence, mais c'est un trait personnel de détester ne pas percevoir quoi que ce soit.

Le monde du travail

La pureté théorique

Dans toute ma vie professionnelle, j'ai toujours été tout en bas de l'échelle hiérarchique. J'ai tendance à dire « ingénieure de base », mais c'est parfois perçu comme une (auto)dévalorisation de mon niveau technique, alors j'essaye d'utiliser « contributrice individuelle » ces jours-ci.

Je me sens tout à fait à l'aise dans le rôle de référente technique ; je n'ai pas d'affinité particulière pour la gestion de projet, mais je pense pouvoir m'en sortir ; en revanche je cherche activement à rester loin de l'encadrement humain, parce que je sais que c'est si violemment dans mes faiblesses que ce serait mal vécu par toutes les personnes impliquées.

D'ailleurs même si j'en étais déjà convaincue a priori, ça été confirmé par la pratique avec les stagiaires qui m'ont été confiés : ça ne s'est bien passé que quand ils n'avaient pas besoin d'encadrement.

Malgré ça, je m'intéresse depuis très longtemps à la théorie du management et de l'organisation humaine. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais de fait ma curiosité est très facile à exciter, et ce n'est pas parce que je suis incapable de faire quelque chose que je ne peux pas m'intéresser la connaissance théorique de comment ça se fait.

C'est comme ça que je suis Rands in Repose depuis plus de quinze ans, que j'ai lu des livres comme the Mythical Man-Month et les « lois » de C. Northcote Parkinson (d'ailleurs c'est triste qu'il en ait établi tellement sans mieux les nommer, on se retrouve avec des ambiguïtés pénibles), et que j'ai lu 40 pages classées “management” dans mes iens moins de deux ans et demi.

Ces jours-ci je suis dans le Prince, et même si j'ai l'impression qu'il a plutôt mal vieilli au niveau de la géopolitique, je suis frappée par sa pertinence (ou l'impression de pertinence qu'il me donne) dans le monde de l'entreprise (qui ressemble plus à des principautés italiennes du XVI siècle ou à des dictatures communistes).

La pratique indirecte

Si je reste au niveau de la théorie, ce n'est pas complètement abstrait dans ma vie. Je subis le management, et les concepts issus de ces lectures m'ont été très utiles pour comprendre ce qu'il se passe autour de moi, et pouvoir réfléchir à où ça mène avant que les conséquences me tombent dessus.

J'ai du mal à donner des exemples concrets en restant dans ma ligne éditoriale, mais je dois à Rands la distinction conceptuelle entre un manager et un leader, le principe du Flow (même s'il m'a l'air de s'être démocratisé depuis), et les symptômes de la start-up qui croît au-delà de ce que permet son infrastructure managériale (même si je les ai rencontrés dans des sous-unités et non pas dans des start-ups).

Enfin j'ai aussi particulièrement utilisé son article Shields Down, car même s'il est écrit du point de vue managérial, j'ai trouvé très intéressant de le reconnaître chez moi, pour choisir mon chemin professionnel de façon plus délibérée.

Le danger d'aller trop loin

Le problème de la mise en pratique utile et efficace de cette théorie, c'est que ça donne envie de s'en servir toujours plus, et à un moment je vais sans doute être rattrapée par la réalité.

Je sais que je ne suis pas faite pour gérer des humains. Je serais certainement une mauvaise manager, et l'histoire de World of Warcraft ci-dessus montre à quel point je manque de qu'il faut pour être leader.

Quand je pense à tout le bagage théorique que j'ai acquis, je me compare volontiers à un aveugle qui aurait approfondi la théorie de la perception des couleurs au point de pouvoir expliquer pourquoi le bleu et le rouge trop saturés « jurent ». C'est très juste et intéressant, mais il ne faut quand même pas le laisser choisir une palette de couleurs.

Habituellement, quand je ne comprends pas des décisions dans des domaines où je suis incompétente, j'ai tendance à partir sur la présomption que quelque chose m'échappe. Par exemple un pan entier de la situation qui viendrait « par le haut », et que ma position « tout en bas » de l'échelle hiérarchique ne permettrait pas de voir ; ou une réalité pratique issue de l'expérience du cas d'espèce, que la théorie générale n'aurait pas réussi à capturer.

Ça fait maintenant plusieurs mois que j'ai beaucoup de mal à tenir cette ligne mentale.

Je vois des choses qui m'ont l'air malsaines, voire franchement idiotes, et je peine à qualifier ces opinions de tout le manque de fiabilité et de fondements qui découlent logiquement de mon incompétence (ou au moins mon inexpérience) et mes limites perceptives béantes (illustrées par World of Warcraft).

Ça s'infiltre déjà dans mon discours de machine à café ; je ne serais pas surprise que ça ait déjà commencé à remonter les échelons hiérarchiques par les voies informelles ; je crains que ce ne soit qu'une question de temps avant que ça motive directement mes actions.

À moins que je trouve un moyen de redresser la barre intellectuelle, peut-être en me martelant mes échecs passés pour lesquels il n'y a aucun indice de ma progression, peut-être même en les publiant dans un billet de weblog.

Parce que si les chefs sont chefs, ça ne peut pas être un hasard, n'est-ce pas ? C'est forcément le résultat d'une construction délibérée (oserais-je même « design intelligent » ?), et si je ne vois pas (l'expression de) les compétences qui les ont amenés là où ils sont, c'est forcément un manque perceptif de ma part. Si on pouvait atteindre ce genre de positions par chance ou par manœuvres politiques indépendantes des compétences productives, ça se saurait, hein ?

Ou comment détruire en un paragraphe tout le cœur du billet, pour la prévention du crimepensée on repassera. Il ne me reste plus qu'à vous offrir cette citation fort à propos, réutilisable dans quelques autres sujets ces jours-ci :

Il est difficile de juger de l'intelligence de quelqu'un qui a beaucoup lu, car la mémoire imite à merveille l'intelligence.

Alain

Publié le 31 mai 2026

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Posture, confort, et plaisir

Il y a longtemps, dans Je ne suis pas une geekette, j'ai (mal) détaillé le fait que pour apprécier une machine, j'ai besoin d'en faire mentalement une extension de mon corps, utilisée aussi intuitivement qu'un membre.

J'ai compris plus tard que ce n'est pas vraiment « oublier que je manipule une machine », mais seulement « assimiler la machine à l'intérieur de la frontière mentale entre le monde extérieur et moi ».

Le problème, c'est que ça ne dit pas comment arriver à cet état.

La plupart du temps, je choisis mes outils parce que cette assimilation s'est faite spontanément, que ce soit le shell POSIX, vim, ou la moto. Sans même y réfléchir, j'agis simplement en fonction de la préférence que je constate.

Il est rare que je commence par l'outil, et que je cherche ensuite un moyen de l'assimiler. Les seuls exemples qui me viennent en tête sont ceux que je vais développer ici : le vélo, et le clavier scindé.

Le vélo a commencé comme une solution « moins mauvaise », et il a fallu que je constate des moments fugaces et labiles pour que je puisse imaginer que les possibilités d'assimilation puissent évoluer.

C'est peut-être ça qui a ouvert la voie pour le clavier scindé, mais je comprends encore moins mon rapport avec cet exemple.

Le vélo

L'expérimentation

C'est donc en 2022 que j'ai évoqué les moments fugaces et labiles pendant lesquels le vélo est une extension de mon corps, et c'était tellement magique que j'ai cherché à comprendre ce qui les caractérise, dans l'espoir naïf de pouvoir les rendre permanents, et remonter ainsi le vélo dans le classement de mes moyens de transport préférés, pas loin de la moto.

Je ne me souviens plus exactement comment j'ai obtenu mes conclusions, mais une partie du problème est que l'introspection nécessaire à l'analyse de ma posture casse l'assimilation que je cherche à obtenir. Donc ne peut me fier qu'aux toutes premières observations produites par cette introspection, et je suis frustrée par l'extinction prématurée de ce sentiment si agréable.

Vers mi 2024, quand j'ai détaillé mes impressions sur le Vektron S10, je savais déjà que c'était une question de répartition de mon poids, mais je n'en sais pas plus sur ma compréhension de l'époque. Je crois que je l'ai obtenue à un moment où j'y réfléchissais après un voyage, et constaté que j'avais souvent ressenti l'assimilation dans des montées, et qu'il y a peut-être des choses à expérimenter de ce côté.

Je ne me souviens plus quand ces expérimentations ont eu lieu, mais aujourd'hui c'est très clair : il suffit que mettre presque tout mon poids sur la selle, avec les mais à peine posées sur le guidon, pour que mon intuition corporelle s'étende à tout le cadre et que mon expérience du vélo soit colossalement plus agréable.

À titre de comparaison, j'utilise habituellement mes mains comme des appuis, à tel point que je ne signale pas mes changements de direction parce que tout ce poids sur un seul bras nuit sévèrement à la précision nécessaire pour maintenir la direction. Une expérience très approximative avec mon pèse-personne et le meuble à côté me laisse penser que je mets environ 10 kg sur mes deux bras quand je roule habituellement à vélo.

L'implémentation

Et depuis approximativement deux ans que j'ai cette conclusion, je ne sais toujours pas quoi en faire pour améliorer concrètement ma vie.

Je n'ai pas l'endurance musculaire pour rester longtemps dans cette position, et je ne suis pas sûre que vouloir maintenir longtemps un tel arrondi soit une bonne chose pour mon dos. Je n'ai pas non plus l'endurance mentale pour maintenir mon attention sur ma posture, entre l'attention à donner à la route et l'ennui, je finis par oublier et retourner à ma posture habituelle.

En plus du problème de la méthode, il y a la question de la « bonne » posture, et internet est rempli de choses contradictoires et de slop sur cette question. Je ne sais trop où trouver des informations fiables sur cette question, il me semble qu'une source sérieuse devrait au moins préciser suivant quels critères une position est « bonne ». Je ne serais pas surprise que la position qui permette d'optimiser la puissance musculaire transmise ne soit pas la même que celle qui permet d'optimiser l'endurance de quelqu'un de peu sportif.

En plus de ça, ma position est contrainte par mon choix de vélo, qui est relativement petit pour ma stature, et je ne serais pas surprise d'être obligée de choisir un compromis entre hauteur de selle idéale et différence idéale de hauteur entre guidon et selle.

Et je suis d'autant moins motivée pour trouver ces informations que je soupçonne que la meilleure position du point de vue ergonomie et biomécanique soit différente de la meilleure position du point de vue de mon sentiment d'assimilation et de mon ressenti en conduisant cet engin. Comment choisir entre les deux dans ce cas ?

Bref, j'erre dans un méandre, j'ai trop de partis, trop compliqués, à prendre.

Le clavier scindé

Ma situation vis-à-vis de mes claviers scindés me rappelle ma situation vis-à‑vis du vélo après avoir constaté qu'il y a des moments très agréables pendant lesquelles j'assimile cette machine, mais avant de savoir comment les provoquer (c'est-à-dire avant de savoir que c'était une question de répartition du poids).

Depuis mon dernier billet sur la question Séparation à l'essai, j'ai essayé de passer à plein temps sur mes claviers scindés, mais j'ai été contrariée par une évolution de mon environnement professionnel.

Le plateau vers 50 mots par minute est devenu un plateau vers 60 mots par minute, donc je suppose que c'est plutôt un faux plat, mais ça reste très loin de ma performance habituelle (vers 100). D'un autre côté, j'ai confirmé ma vitesse moyenne de rédaction, de 1.1 à 1.2 caractère par seconde, quel que soit le clavier.

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi je m'accroche à ces claviers, alors que j'en tire plus de frustration que de plaisir. Je me demande si c'est juste bêtement de la dissonance cognitive et des coûts irrécupérables, ou si mon instinct trouve vraiment quelque chose derrière, quelque chose qui échappe à mon esprit conscient.

Comme pour le vélo, j'ai des moments fugaces et labiles sur l'Halcyon Ferris avec les switches Ambient Twilight (linéaires silencieux à 35 gf), mais pour l'instant je n'ai absolument aucune idée de ce qui les caractérise ou de comment les reproduire. D'ailleurs ça commence à faire un bout de temps depuis le dernier, et ça commence à m'inquiéter.

Comme je l'ai détaillé dans la section « confort » de Séparation à l'essai, j'ai l'intuition qu'un élément de ces moments est l'utilisation du clavier sans bouger les mains, l'appui des touches se faisant uniquement avec des mouvements de doigts, mais aucune de mes tentatives pour construire ces conditions n'a abouti.

En supposant que ce soit le cas, parce qu'après tout c'est l'argument principal des claviers comme le Ferris et des dispositions comme l'Ergo-L, je me retrouve avec les mêmes questions pour le vélo : est-ce que c'est une si bonne idée que ça sur le plan ergonomique et biomécanique, et le cas échéant comment choisir entre ça et le délicieux sentiment d'assimilation ?

Malgré tous les arguments d'ergonomie, et je n'y connais vraiment rien en ergonomie, je n'arrive pas à me convaincre que ce soit une bonne chose de maintenir durablement une seule position, quelle qu'elle soit. Le corps humain est globalement plus fait pour bouger que pour tenir des positions.

La question est d'autant plus difficile qu'avec mes décennies de clavier QWERTY, je n'ai pas la moindre trace de RSI, et ce serait quand même très con de se pourrir les performances de frappe tout en s'esquintant aussi les articulations.

Bref, si le sentiment d'assimilation pouvait devenir permanent, il justifierait largement à mes yeux ces nouveaux claviers, mais j'ai de plus en plus de mal à ne pas douter de réussir à l'attraper un jour, et je n'arrive pas complètement à me persuader que ce serait une bonne chose.

Et si je regarde les choses en face, une des principales sources conscientes de ma réticente à revenir à mes anciens claviers, c'est le bruit des touches. Peut-être que je devrais juste essayer un Keychron en cherchant des switches ultra-légers et ultra-silencieux.

Difficiles compromis

Ces jours-ci, il est largement admis au niveau de la nourriture que ce qui procure les sensations les plus agréables est assez différent que ce qui entretient le mieux le corps à long terme. J'ai très peur d'être dans la même situation avec mes choix d'interface et de posture face aux machines, que ce soit sur le vélo, avec un clavier, ou devant un bureau. Peut-être que comme pour la nourriture, il faut trouver un équilibre entre l'utile et l'agréable.

Mon problème à ce stade, c'est le manque d'information, et surtout de confiance.

Je suis assez « à l'écoute de mon corps » pour avoir pleinement confiance dans mon ressenti immédiat, mais ça n'informe que sur le versant « agréable » du compromis. Je n'ai aucune d'où commencer à chercher des informations fiables sur le versant « utile » du compromis.

Ces jours-ci, dans mon entourage professionnel, il y a des remises en question des directives ergonomiques largement admises, à base de dos droit et d'angles droits sur un paquet d'articulations. Je n'ai pas encore dépilé toutes les références scientifiques, mais il n'est pas difficile d'imaginer un préjugé mélioratif porté par l'adjectif « droit ».

Et pour ne rien arranger, même avec une information parfaite de ce qu'il faudrait faire et de ce qu'il m'est agréable de faire, il reste encore la question de comment réussir à le faire. Avec la nourriture, il n'y a pas la question de comment ingérer des trucs, c'est assez évident pour presque tout le monde.

J'imagine qu'il y a des façons de s'entraîner à tenir une posture donnée, quelles que soient les motivations derrière son choix, mais encore une fois, comment les trouver sans perdre du temps précieux avec des essais de méthodes présentées avec aplomb mais sorties de fesses et de préjugés ?

Je suppose que je suis assez désespérée pour chercher des témoignages façon « comme ça, ça a marché pour moi » de la part d'humain en qui j'ai relativement confiance, mais j'aurais vraiment me reposer sur des sources plus solides.

En vrai, je crois même que je suis assez désespérée pour écouter avec attention tous les conseils qu'un humain voudra bien partager avec moi sur ce thème. À vot' bon cœur…

Publié le 26 avril 2026

Tags : Autoexploration Goûts

En vrac 13

Ça fait longtemps que je n'ai pas sorti de billet « en vrac », parce que j'ai encore du mal à stabiliser le classement des références que je vois passer, et l'objectif avoué c'est de n'y mettre que la crème de la crème.

J'en profite pour rappeler que si le petit lait vous intéresse, il y a un flux Atom de tous les iens que j'ai évalués, avec des tags my-interest:1 à my-interest:5 si vous voulez filtrer suivant ce que j'en pense. Il y a généralement 3 à 5 entrées par jour, avec un résumé en français similaires à la liste ci-dessous. J'ai rédigé plus de détails sur ce système dans le billet de blog annonçant son lancement et le billet-bilan après 1000 entrées.

Cette introduction faite, voici ma sélection sur les 9 derniers mois :

Publié le 12 avril 2026

Tags : En vrac

L'art et moi

Le 6 mars dernier, le groupe de musique Machinae Supremacy a sorti un nouvel album, intitulé Machinae Supremacy. C'est leur premier album depuis Into the Night World en 2016, et malgré les quelques titres individuels sortis entretemps, je commençais à m'inquiéter et ils commençaient à me manquer.

C'est l'occasion de sortir le chocolat chaud et d'explorer mon rapport personnel avec l'art.

Ce sujet mériterait un article intemporel dans ma section natologie plutôt qui éphémère billet de weblog, mais ces réflexions ne sont pas encore tout à fait sèches, et je manque d'inspiration pour trouver autre chose à mettre dans mon weblog pour mars 2026. Je ne perds pas espoir de finaliser tout ça un jour là-bas, mais il faudrait d'abord au moins cerner l'aphantasie dont je suis sujette, parce que ça a sans doute un rapport.

Quel art ?

Je ne prétends pas avoir une réponse intéressante à la question « qu'est-ce que l'art ? » Des gens beaucoup plus malins que moi s'y sont déjà cassé les dents. Je veux juste préciser un peu les termes pour éviter un malentendu. J'aurais peut-être même dû faire de cette section un encadré à part plutôt qu'une vraie section.

J'ai l'impression que dans le langage courant, ou au moins le mien, l'« art » désigne surtout un mécanisme de distinction des classes sociales dominantes. C'est dans ce cadre que je me déclare ouvertement « inculte », alors que j'ai quand même une certaine maîtrise de la culture populaire, malgré plusieurs trous béants.

Cependant, dans le cadre de cet article, je vais plutôt considérer comme relevant de l'art tout ce qui est délibérément construit par un humain pour communiquer à d'autres humains autre chose que de l'information.

Je ne suis pas super au point sur la nuance entre « art » et « culture », en dehors du fait que le premier fait partie de la deuxième, alors je vais juste faire passer ça sous le tapis.

Mon insensibilité générale

En général je me considère comme insensible à l'art, soit parce que dans le feu de l'action je pense pas aux exceptions, soit parce que c'est une approximation suffisamment juste pour le discours que je suis en train de tenir.

J'ai visité quelques fois des musées, et j'ai à chaque fois été déçue. C'est comme parcourir une encyclopédie mais en beaucoup moins confortable et beaucoup plus pauvre en information.

C'est un peu pour ça que j'ai proposé la définition de la section précédente : j'imagine que tout le monde conviendra que les musées ne sont pas de très bons vecteurs d'information, et que leur valeur se situe au-delà de ce qui pourrait être transmis par un autre support.

Sauf que cette valeur m'échappe complètement. J'arrive à imaginer l'intérêt de maintenir des musées que par le parallèle que j'arrive à faire avec les quelques exceptions que je vais détailler plus loin.

Je tape sur les musées parce que c'est la cible la plus facile par rapport à mon vécu, je pourrais en dire autant des expositions, galeries, œuvres d'art et monuments publics, zoos, théâtres, opéras, etc. C'est juste que j'ai traversé plus de musées en essayant sincèrement mais vainement de m'y intéresser.

Je ne sais pas si ce qui me manque est un goût de l'art, ou une éducation à l'art, ou un sens de l'esthétique. En tout cas, toutes ces choses me font le même effet que les informations qu'elles contiennent, présentées sous forme de texte blanc sur fond noir dans un terminal informatique.

Et c'est peut-être mon rapport entre la vie et le flux d'informations brut qui est marqué par mon aphantasie, il faudrait que je trouve quelqu'un sans cette affliction qui accepterait de comparer ses notes avec moi.

Les histoires

L'exception principale à mon insensibilité artistique se trouve être les histoires. J'ai même une certaine dépendance ; j'ai tendance à dire que j'ai besoin de lire des fictions, parce que c'est le plus efficace, mais en réalité il s'agit de découvrir des histoires.

Je ne suis donc pas complètement indifférente aux pièces de théâtres, aux films, et autres arts narratifs. C'est juste que je ne ressens que l'histoire qu'ils portent, et leurs spécificités au-delà de ça me passent largement au-dessus.

Je ne sais pas décrire ce que je trouve dans les histoires, en plus de l'information brute, du divertissement, et du soulagement du manque.

J'y trouve des émotions, certainement, et j'apprécie une histoire d'autant plus que j'arrive à me projeter dedans et à faire miennes les émotions des personnages.

Ce n'est pas tout, parce que même quand je n'arrive pas à remarquer consciemment une charge émotionnelle, ou quand cette charge émotionnelle est désagréable, il y a dans la projection dans une histoire quelque chose qui me plaît jusque dans les profondeurs de mon esprit.

Si ce que je trouve dans les histoires des livres est trouvé par d'autres personnes dans l'authenticité des pièces exposées dans un musée, ou dans le jeu des acteurs sur une scène de théâtre, ou dans un ressenti face à certaines constructions ou certains paysages, ou dans la domination d'un autre humain ou une catégorie d'humains, ça explique beaucoup de choses que je ne comprends pas du tout dans ce monde.

DÉBUT D'ENCADRÉ OPTIONNEL

J'avais envie d'utiliser le mot « historicité » au lieu d'« authenticité » dans le paragraphe précédent, en référence à un dialogue dans The Man in the High Castle de Philip K. Dick, que j'ai découvert chez David Madore.

J'aime beaucoup ce concept, mais j'aimerais bien une référence plus propre à partager à ceux qui ne l'ont pas encore. Si vous avez ça quelque part, ça m'intéresse beaucoup, merci de me le faire passer.

En attendant je vais devoir me contenter d'authenticité à la place, mais ça escamote le rôle important des reproductions assumées.

FIN D'ENCADRÉ OPTIONNEL

La musique

L'autre exception majeure, à laquelle je ne pense pas assez souvent, c'est la musique.

Mais pas n'importe quelle musique. En fait une écrasante majorité des morceaux de musique ne m'évoque rien d'autre que de l'indifférence, ou l'inconfort de l'envahissement de mon environnement auditif. Il n'y a que quelques morceaux pour lesquelles je ressens une étincelle d'appréciation qui les hisse au-dessus des bruits quelconques.

Depuis que je trimballe de la musique sous forme de fichiers numériques, vers le tournant du millénaire, j'ai accumulé une centaine de titres qui ont percé mon indifférence. Le décompte est difficile à établir, parce qu'en général je flashe sur un titre, j'explore le répertoire des artistes, je n'aime rien d'autre, mais je ne pense pas toujours à effacer ce que à quoi je n'ai pas accroché.

Il y a un certain nombre de power ballads qui me plaisent bien, et je comprends que ce n'est pas représentatif du répertoire des groupes correspondants. Mais qu'est-ce que Russians et Mad About You ont de différent de tout ce que j'ai entendu d'autre de Sting ? Ou Smash et Have You Ever par rapport au reste de The Offspring ?

Je me retrouve avec une collection éclectique sans aucune logique. Le deuxième mouvement d'Aranjuez est à côté de BWV 565, entre Anthem for the Year 2000 et Big in Japan, juste parce que je n'ai rien de mieux que l'ordre alphabétique.

Il y a quelques groupes dont j'aime bien plus que deux ou trois titres : Lacuna Coil, Madrugada, PAIN, Portished (je ne me souviens plus de ce que j'en pensais quand je l'écoutais régulièrement, et je me fais pas confiance pour l'évaluer ces jours‑ci), et je crois qu'il y avait de la dream (ou un autre truc instrumental qualifiable de « musique de shootée ») avant que j'aie accès à du stockage numérique fiable.

Et bien sûr, Machinae Supremacy, qui est différent des autres dans le fait que j'aime pratiquement tout ce qu'ils font. J'ai bien des morceaux et des albums préférés (pas toujours les mêmes suivant l'humeur et (peut-être) mon évolution personnelle), mais j'apprécie à peu près autant les morceaux de MaSu qui me plaisent le moins que les autres morceaux qui me plaisent le plus.

C'est par exagération que je me décris comme une groupie hystérique de ce groupe, mais par rapport à tout le reste de ce que je vis musicalement, ce n'est pas si loin de la vérité. Je n'extériorise juste pas trop ce ressenti.

La saveur de l'art

Je me demande à quel point c'est rare dans le monde moderne, mais au quotidien mes oreilles ne servent qu'à percevoir des bruits qui me renseignent sur l'état du monde autour de moi. Je mets un casque surtout pour les conversations vocales avec des amis ou des collègues, et pour écouter des livres audio. Je ne serais pas surprise que sur la dernière décennie j'aie passé plus de temps avec la réduction active de bruit sans source audio qu'en écoutant de la musique ; et peut-être même qu'en ajoutant la décennie précédente (pendant laquelle je n'avais pas de casque à réduction active) ça ne basculerait même pas.

Mais quand j'écoute de la musique, je fais rarement autre chose même temps. Je dédie toute mon attention à l'équivalent auditif de « savourer » ce que j'entends. Je ne suis même pas sûre que ce soit « savourer », parce que je soupçonne que ce ne soit pas avec le même sens que j'apprécie la musique et que je décode les sons (de la même façon que ce n'est pas visuellement que j'apprécie une histoire écrite).

D'un autre côté, j'aime bien le parallèle avec la saveur littérale, parce que je suis autant frustrée par le manque de vocabulaire pour décrire la saveur d'un aliment que pour décrire ce que me fait un morceau de musique auquel je ne suis pas indifférente.

D'ailleurs la saveur des histoires aussi est indescriptible, et c'est même encore plus compliqué parque j'ai besoin des mêmes ressources mentales pour recevoir l'histoire et pour faire l'introspection de son effet, alors que la musique et les aliments s'imposent à mon champ perceptif sans utiliser ces ressources.

Cette difficulté m'empêche d'explorer la question de la différence de nature entre la saveur d'une histoire et celle d'une musique, alors que maintenant j'aimerais bien avoir la réponse.

Il y a quelques morceaux qui me plaisent probablement juste parce qu'ils évoquent des moments intenses d'une histoire. L'exemple le plus simple est Full of Grace de Sarah McLachlan, qui était dans la finale de la saison 2 de Buffy, une de mes expériences télévisuelles les plus intenses. J'ai aussi sauvegardé Senyaichiya, entendu dans l'anime .hack//SIGN, et je ne me souviens plus si je connaissais Aranjuez avant d'avoir entendu la reprise de Follow Me sur cet air dans Ghost in the Shell 2: Innocence. D'un autre côté, j'apprécie Aranjuez comme les autres morceaux de musique, sans que des morceaux d'histoires me reviennent consciemment en tête.

Au-delà de l'intérêt auto-exploratoire, pouvoir mettre des mots sur ces saveurs serait fort utile pour pouvoir en trouver d'autres sources. Dans le billet Masochisme littéraire j'ai tourné autour du pot pour essayer de décrire une de ces saveurs d'histoire, que j'aime particulièrement, alors que dans un monde idéal il y aurait quelques mots pour le décrire et rechercher d'autres histoires qui la contiennent.

L'éducation à l'art

Tout ce que j'ai décrit ci-dessus est une photographie de ma situation actuelle, mais je me pose aussi la question de son évolution.

En particulier, j'ai remarqué que j'aime particulièrement certaines analyses qui apportent une compréhension que je suis (pour l'instant) incapable de concevoir par moi-même.

L'exemple le plus simple est la chaine youtube de Bolchegeek, qui me donne à chaque vidéo l'impression d'améliorer la netteté du monde autour de moi. Dans le même genre, ma lecture League of Extraordinary Gentlemen est significativement améliorée par les annotations de Jess Nevins, qui me permet d'y voir un paquet de choses que mes yeux sur les cases ratent lamentablement. Je suis très triste qu'elles aient disparu du site sur lesquelles je les avais trouvées.

D'ailleurs en passant, si vous avez recommandations ou des mots-clés pour trouver plus de choses de ce genre, ça m'intéresse bigrement aussi.

Cela dit, je me demande si juste savourer l'information contenue dans ces analyses me permettra un jour de m'en approcher moi-même. Dit autrement, est-ce collectionner les exemples marche comme édification personnelle, ou ne sont-ce que des béquilles qui pallient un handicap qui ne disparaîtra pas comme ça ?

Dans les moments les plus sombres, je me dis que ce n'est peut-être pas juste une question de rapport à l'art, mais de rapport aux émotions des autres. Quelque part les tresha des Wayfarers, le chapitre 12 de Iron Kissed, et même les remarques de Whistler dans la finale de la saison 2 de Buffy sont le même genre de choses mais entre personnages. Et là aussi, j'adorerais être capable de réellement faire même une fraction de ce genre de choses, et je ne suis pas sûre que ce soit matériellement possible.

Conclusion

En vrai je ne sais pas du tout comment conclure de genre de billets. Je trouve nul de couper net le texte comme ça, mais que faire d'autre après avoir lancé autant de fils dans le vide ?

Publié le 31 mars 2026

Tags : Autoexploration Évènement Goûts

Infrastructure personnelle de stockage numérique

Il y a des gens qui commettent encore et encore toujours les mêmes erreurs, à se demander pourquoi ils n'apprennent pas à les éviter.

Pour moi, c'est la démarche de partir d'un problème, et de la situation dans laquelle je me trouve, puis imaginer à quoi pourrait ressembler une solution réaliste, et ensuite regarder ce que contient la réalité. En général, la réalité ne contient rien qui ressemble à ma solution imaginaire, et je suis obligée de faire des compromis plus ou moins déchirants, ou de faire l'effort de fabriquer ma solution.

Ce serait tellement plus facile de partir de ce qui existe dans la réalité, sur le Marché, puis en bonne consommatrice d'évaluer comment ce qui s'y trouve peut améliorer ma situation ou résoudre des problèmes.

Le problème à résoudre

Dans le cadre de ce billet, je vais considérer un ensemble de fichiers (au sens informatique, il n'y a dans de fiche dans cette histoire) que je veux préserver tels quels pour une durée infinie (à l'échelle personnelle et subjective).

Concrètement, ce sont des scans ou des versions dématérialisées de « papiers importants », comme des fiches de paye, avis d'imposition, relevés de banque, résultats d'examens médicaux, etc. J'y mets aussi les livres numériques, les livres audio, et les notices d'utilisation que j'ai achetés, parce que même si je n'en ai pas souvent besoin à long terme et si ça devrait être remplaçable, les exceptions sont suffisamment douloureuses pour justifier à mes yeux l'effort d'archivage.

Le fait de se limiter à des objets numériques immuables et préservés éternellement n'est pas complètement indépendant de la forme de la solution. Ces caractéristiques sont choisies pour faciliter la préservation numérique : l'immuabilité implique que toute modification constatée est le résultat d'une défaillance de l'infrastructure, ce qui permet de la détecter et la corriger au plus tôt ; tandis que l'absence de suppression facilite la synchronisation, tout fichier à un endroit et pas à un autre est forcément un ajout récent qui doit être propagé.

D'autre part, la collection la collection de fichiers immutables toute seule ne suffit pas, il faut aussi une façon de s'y retrouver, c'est-à-dire une base de méta-données, et ces méta-données ne sont pas aussi figées que les fichiers eux-mêmes. Il faut au moins un titre et de quoi retrouver le fichier ; par expérience je préfèrerais un système de tags hiérarchiques à la rigidité d'une seule arborescence de répertoire ; éventuellement une transcription pour faire des recherches en plein texte, et tant qu'on y est s'il pouvait y avoir des commentaires et des renvois ce serait bienvenu.

Cette base n'a pas besoin de faire partie du système de stockage, et il y a de bonnes raisons de la séparer, mais comme c'est élément crucial à l'utilisation des archives, sa fiabilité et sa durabilité ne doivent pas être négligés.

Je suis en principe ouverte aux solutions qui permettent de faire des choses plus compliquées, tant que la complexité supplémentaire ne réduit pas la fiabilité et ma confiance.

Dit autrement, je suis prête à mettre en place une solution particulière à ces cas particuliers, et faire autrement pour le reste, si j'ai plus confiance dans cette solution particulière.

La forme de la solution

Comme ce sont des données « importantes » ou « précieuses », tout en étant numériques, je vais vouloir les préserver en faisant des copies, sur divers supports et divers lieux.

Je suis depuis longtemps le principe personnel selon lequel toute donnée qui n'existe qu'en un seul exemplaire est considérée comme perdue, parce que la moindre panne la fait disparaître.

Je ne suis pas sûre que ce soit très sain, parce que je commence à appliquer ce principe récursivement : je ne suis pas très à l'aise avec une donnée qui n'existe qu'en deux exemplaires, parce qu'à la moindre panne il ne restera plus qu'un seul exemplaire et je la considérerai comme perdue, donc il me faudrait une troisième copie…

Bref, la préservation réclame la multiplication (et la diversification) des copies.

D'un autre côté, une partie de ces données sont aussi « sensibles », je ne voudrais pas qu'elles tombent dans de mauvaises mains, ce qui pousserait à limiter le nombre de copies (particulièrement dans des lieux plus ouverts), ou à ajouter une étape de chiffrement, qui ajoute en même temps un point de défaillance.

Comme il y a différents niveaux d'importance et de sensibilité, avec en plus différentes quantité de ressources de stockage, je vais vouloir choisir au cas par cas le nombre et la localisation des copies, ainsi que le chiffrement ou non.

Une autre dimension est l'automatisation par rapport à l'intervention manuelle. Il me semble qu'on recommande généralement d'avoir au moins une copie « débranchée », pour éviter les défaillances qui se propagent par le réseau (virus, ransomware, piratages, etc), mais ça oblige à des interventions humaines régulières, et j'ai moins confiance dans la pérennité des interventions humaines que dans la sécurisation de mes ordinateurs.

Donc je cherche une infrastructure d'archivage numérique qui soit distribuée, complètement automatisée, optionnellement chiffrée, et compatible avec mon infrastructure informatique (c'est-à-dire surtout FreeBSD).

La situation actuelle

Ma vie numérique est suffisamment importante pour que je n'attende pas d'avoir une solution propre pour faire des sauvegardes et des archives. Mais comme c'est fait à l'arrache, c'est fait avec un assemblage de composants simples et génériques.

J'ai aujourd'hui deux systèmes de sauvegarde indépendants en complémentaires, qui représentent des compromis différents.

Ces deux systèmes sont basés sur un système de fichiers UNIX, où le nom du fichier sert de titre et d'indication de type, et l'arborescence de répertoires sert de classification grossière et insatisfaisante.

Le premier système est une extension de mon système de sauvegarde des logs du système. Il est basé sur des snapshots ZFS qui sont envoyés par SSH, et est coordonné avec l'horloge et un doigt mouillé. La création du snapshot et son transfert sont déclenchés indépendamment, à des heures fixes bien choisies ; la machine de destination initie la connexion en annonçant son dernier snapshot transféré, et un script SSH associé à sa clé empêche ce compte de faire autre chose de recevoir une séquence de snapshots.

Le second système est un bête rsync, sur SSH sur mon VPN (tinc), avec mon utilisateur interactif. Sur chaque machine où c'est pertinent, j'ai un répertoire ~/archives que je remplis librement, et il est recopié chaque nuit dans ~/backup/$ORIGINE sur les autres machines.

La topologie de ces transferts est un peu tarabiscotée, parce qu'il y a des connexions que je n'aime pas avoir avec des clés sans phrase de passe, donc le sens de connexion ne correspond pas toujours au sens de transfert des données.

En plus les transferts ont des durées assez variables d'un jour à l'autre, ça devenait trop difficile de trouver une grille horaire qui marche à tous les coups. J'utilise nats pour annoncer la fin de chaque transfert, comme monitoring manuel et pour déclencher un transfert dépendant avec natsbot.

Dans l'ensemble, ça marche raisonnablement bien, sinon j'aurais été plus pressée que ça de remplacer tout ça.

Le système à base de rsync est un peu brouillon, mais ça va bien avec son rôle de bricolage temporaire : il n'est censé servir qu'à sauvegarder les données importantes en cours d'élaboration, et la synchronisation efface les sauvegardes des fichiers dont j'ai supprimé l'original.

Le système à base de ZFS est très bien aussi, mais il est techniquement limité aux machines qui utilisent ce système de fichiers, ce qui ferme une partie des espaces potentiels de sauvegarde.

Ces deux systèmes entretiennent une asymétrie forte entre les originaux et les copies. C'est tout à fait normal pour les logs ou les données d'un serveur, ça se défend pour les scans par USB, mais ça ne veut plus rien dire pour la paperasse dématérialisée ou les livres.

L'imagination

Ça fait quelques années que j'aimerais bien ajouter à tout ça une troisième méthode de sauvegarde, spécialement dédié à la situation qui fait l'objet de ce billet (les fichiers immutables éternels).

J'imagine les fichiers nommés et rangés suivant leur somme de contrôle ou leur empreinte de hachage, histoire de les vérifier régulièrement, avec une synchronisation bidirectionnelle sans suppression.

Ce stockage de masse n'aurait que les données brutes, sans méta-données autres que celles qui fuient naturellement (taille du fichier, une certaine date, etc). Il y aurait donc une base de méta-données à côté, que j'imaginais par défaut en sqlite, avec des sauvegardes quotidiennes répliquées de façon intelligente mais non spécifiée pour l'instant.

Je me suis dit qu'il faudrait plusieurs zones de stockage de ce genre (éventuellement avec la même base de méta-données) pour garder les gros fichiers moins importants, comme les livres audio, sur les machines qui ont le plus d'espace disponible, alors que les fichiers plus petits et plus critiques seraient répliqués aussi sur les machines plus limitées.

Je n'ai pas poussé très loin la réflexion sur le chiffrement. J'ai des machines de confiance qui pourraient avoir les fichiers en clair, et des machines plus hostiles qui n'auraient que des fichiers chiffrés ; mais je ne sais pas si un espace de stockage pourrait avoir des copies en clair et des copies chiffrées suivant les machines, ou s'il y aurait des espaces de fichiers en clair indépendant des espaces de fichiers chiffrés.

J'imaginais chiffrer les fichiers avec une clé symétrique qui serait stockée avec le reste des méta-données, mais je n'ai pas trouvé de façon de faire ça qui ne me donne pas l'impression désagréable de ré-inventer de la cryptologie, donc ça risque de se finir à coup d'age et tant pis pour l'asymétrie superfétatoire.

Dit comme ça, je sais que c'est inutilement précis, et que ça ressemble plus à la description d'une architecture logicielle avant de commencer à coder qu'à un cahier des charges.

La réalité

Donc je m'attends à ce que rien dans l'offre logicielle existante ne ressemble à ça, mais j'avais l'impression que mon problème de départ était suffisamment général pour que des gens plus malins que moi, qui pensent à peu près comme moi, aient déjà développé une solution, et qu'il me suffise de renoncer à quelques choix de conception personnels pour avoir quelque chose de tout à fait satisfaisant.

Ma déception a été de ne rien trouver qui s'approche de ça, même de loin. Comme si j'avais été la seule à poser le problème dans ces termes, ou à avoir des valeurs qui poussent à ce genre de compromis.

Le système de stockage que j'ai imaginé ressemble furieusement à du content-adressable storage, mais ils m'ont pratiquement tous donné l'impression d'être abandonnés ou d'être des usines à gaz qui font beaucoup trop choses par rapport à ce dont j'ai besoin. Je ne vais pas essayer de déployer un système de fichiers interplanétaire quand je n'ai besoin que d'un rsync avec un petit script, ou de la plomberie de git.

J'en profite pour saluer les gens de plakar, ça m'a tout l'air d'être un très joli programme, mais beaucoup trop compliqué pour rentrer dans ce que je considère être une infrastructure personnelle critique alors que je n'ai même pas encore essayé de m'en servir.

Je suis tombée récemment sur le projet perkeep, qui a l'air beaucoup plus proche de ce que j'imaginais. Et même si sa description est très séduisante, il y a aussi beaucoup trop de fonctionnalités dont je n'ai que faire pour mon goût, et la documentation est tellement lacunaire que ça m'inquiète sérieusement. Le fait qu'il ait donné l'impression d'avoir été abandonné, et l'historique des commits depuis début 2020 n'est pas vraiment rassurant non plus, sans être complètement mort. Et pour ne rien arranger, le fait que personne autour de moi ne semble jamais en avoir entendu parler amplifie encore mes réticences.

L'appel au public

Voici à peu près où j'en suis aujourd'hui sur la problématique de la sauvegarde longue durée de fichiers importants et définitif.

J'ai un pis-aller qui a l'avantage d'éviter certaines catastrophes, j'ai des rêves trop précis pour exister dans la réalité mais trop flous pour me lancer sans hésiter dans le développement d'un nouveau logiciel, et ce que j'ai trouvé dans logiciels existants est loin de m'enthousiasmer pour cette utilisation précise.

J'en suis à un niveau de désespoir suffisant pour faire appel à la sagesse de mon lectorat.

Que pensez-vous de ma situation ? Est-ce que j'invente des problèmes là où il n'y en a pas ? Est-ce que je suis la seule à avoir posé le problème en ces termes ou sous cette perspective ? Est-ce que mon approche de l'archivage numérique est fondamentalement inappropriée ?

Qu'utilisez-vous pour les sauvegardes de ce genre ? Avez-vous déjà entendu parler de perkeep (ou camlistore avant son renommage) ? Connaissez-vous un logiciel qui répondrait à mes attentes?

Ou devrais-je arrêter de tergiverser et commencer à écrire du code ?

Publié le 28 février 2026

Tags : Appel au public Geek Réflexion Vision atypique

Mes opinions sur l'IA

Il y a un tas d'adages qui sont des variations sur « les opinions c'est comme les trous du cul, tout le monde en a » suivi d'un jugement péjoratif sur leur pertinence ou le dégoût qu'elles devraient susciter. D'un autre côté, dans cette analogie un weblog est un recueil de planches anatomiques de proctologie, ce serait hypocrite de prétendre la surprise en trouvant mes opinions dans ces pages.

Je vais donc détailler ici les opinions que je tiens actuellement envers l'« intelligence artificielle », ou « IA ». C'est principalement destiné à mon seul public vraiment captif, à savoir moi‐du‐futur, mais n'hésitez pas à monter dans le wagon pour traverser avec moi cette attraction.

Je prends cette photo mentale maintenant parce que j'ai l'intuition (peut-être erronée) qu'on a passé l'apogée du cycle de la hype, et parce que je n'y ai pas encore été pleinement confrontée dans mon environnement professionnel immédiat et c'est sur le point de changer. Ce sont des choses qui sont susceptibles de faire évoluer les opinions développées ici ; je n'ai pas de raison particulière à préserver leur état actuel en particulier, en dehors de l'intuition que j'aurai peut-être un jour de comparer avec ce point de référence.

L'IA est un anti-concept

Je ne sais pas trop par où commencer cette explication, alors je vais partir de loin, désolée pour le rabâchage de trucs archi-connus (ou pas ?).

Il y a l'hypothèse de Sapir-Whorf, que je crois largement décrédibilisée aujourd'hui, selon laquelle la langue moule les représentations mentales, et influence ainsi la perception du monde. Sans ergoter sur le nombre de mots qui désignent une chose dans une langue ou sur les différents relativismes, il y a une version plus faible de l'énoncé qui me semble beaucoup plus convaincante, et je me demande pourquoi je ne l'ai jamais lue (est-ce évident, ou évidemment faux ?) :

Les concepts sont des outils de la pensée, en ce qu'ils permettent de rassembler des choses par leurs points communs, de différencier des choses par leurs points de divergence, et de relier utilement des choses entre elles. Avoir un certain concept dans sa boîte à outils mentale permet de s'en servir, et éventuellement de percevoir des points communs ou des divergences ou des relations qui seraient passées inaperçues autrement.

Il me semble que la valeur d'un concept se réduit complètement à son utilité, comme pour tous les outils. Le concept de personnes noires a probablement une utilité en dermatologie, par exemple quand il s'agit de choisir des longueurs d'onde de laser ; mais il est contre-productif (en l'occurrence, raciste) quand il s'agit de juger un être humain.

Depuis plusieurs mois, je range l'expression « intelligence artificielle », avec ses abréviations et ses traductions, parmi les concepts néfastes, dont l'utilité est négative, ou les « anti-concepts » qui gênent les activités mentales au lieu de les aider.

D'une part parce que ça désigne trop de choses qui sont trop différentes. Il y a autant de rapport entre AlphaFold et ChatGPT qu'entre un groupe électrogène et une voiture électrique, et les détails techniques qu'ils ont en commun sont d'un intérêt mineur par rapport à leur utilisation et à leur place dans le quotidien et dans la société.

D'autre part, parce que c'est un terme qui est le moteur d'une mode et la base d'un cycle de hype. Un peu comme la loi de Gresham et le marché des citrons, les utilisations hypées voire arnaqueuses chassent les utilisations légitimes, d'autant plus rapidement qu'il y a peu d'utilisations légitimes utiles pour commencer.

Résultat, depuis plusieurs mois, voire plus d'un an, j'utilise comme définition de travail pour « intelligence artificielle » quelque chose comme « mot-clé indéfini à la mode pour faire bien », qui représente soit une technique précise que le locuteur maîtrise mais passe sous silence pour abrutir son discours, soit une pensée magique qui ne s'assume pas, et le locuteur peut en être sincèrement convaincu ou juste chercher à escroquer son interlocuteur.

Dans tous ces cas, je veux rester loin de tout ça, et par précaution je préfère rester loin de tout ce qui utilise ces mots.

Réciproquement, je n'utilise moi-même plus ces mots au premier degré, et s'il m'arrive de ne pas prendre le temps de marquer les scare quotes, je n'emploie ces mots qu'en citant quelqu'un d'autre qui les a choisis et pour les méta-discussions comme le présent billet.

J'invite ainsi tous les gens qui veulent être pris au sérieux quand ils s'adressent à moi à éviter complètement ces mots. Ce n'est pas tellement plus long de dire « chatbot » ou « classifieur » ou « générateur », et c'est beaucoup plus utile à la communication.

Les LLM sont une technologie incomplète

J'ai l'impression que c'est une opinion controversée qui va m'attirer des ennuis, mais pour moi c'est évident qu'un LLM ne peut être qu'un composant logiciel qui fait des choses en rapport avec le langage.

J'entends bien qu'il peut y avoir des comportements émergents, comme la connaissance indirectement stockée dans le modèle d'une langue, ou comme la « réflexion » qui se ferait en parlant. Je ne dis pas non plus qu'ils sont complètement inutiles, ou qu'il y a pas de bénéfice qu'on peut en tirer dès aujourd'hui. Je n'arrive juste pas à croire que les LLM soient la meilleure façon d'obtenir ces comportements.

Je m'attends sérieusement à ce que le progrès logiciel fasse émerger d'autres composants qui remplissent ces fonctions avec de meilleurs résultats pour un coût moindre, et le modèle de langage (de taille adaptée à la situation) serait relégué aux fonctions en rapport avec une langue.

De la même façon, j'ai du mal à partager l'enthousiasme pour les générateurs de code, parce que les langages de programmation sont avant tout des outils destinés à l'utilisation par des humains. Je ne peux pas croire qu'un langage de programmation fait pour des humains soit le meilleur intermédiaire entre un LLM et un compilateur, et je ne conçois pas l'avenir du “vibe coding” autrement qu'avec le modèle de langage en front-end d'un compilateur. Ça me semble aussi idiot de générer du python ou du Go que personne ne va regarder, que de demander à un compilateur de générer un fichier assembleur avant de l'assembler et le lier.

Je peux imaginer que dans certains environnements (que ce soit en fonction de la nature du projet ou du caractère des intervenants) on puisse vouloir garder un humain dans la boucle, entre les générateurs opaques et une chaîne de compilation plus déterministe et validée. Et pour ces cas aussi, il me semble beaucoup plus pertinent d'avoir un langage de description approprié, qui utilise éventuellement des primitives issues d'un langage de programmation tel qu'on le connaît aujourd'hui, un peu comme dans la méthode B. Et même dans ces cas, je me demande si un modèle en roue libre ne resterait pas inférieur à un modèle qui pilote un (ou plusieurs) autre composant, par exemple qui ressemblerait à un serveur LSP.

Tout ça pour dire je conviens qu'il y a des progrès époustouflants dans ce qu'un algorithme arrive à faire avec du texte écrit dans des langues humaines, mais on est encore loin du sérieux et de la maîtrise que j'attends de l'ingénierie, surtout quand on prend du recul sur le « oh là là, ce programme produit un résultat similaire à ce que j'aurais fait (ou ce qu'on me demande de faire) à la main » pour regarder les choses sous forme de système.

Sans prédire que le parallèle continue à la suite du film, j'ai l'impression qu'on est au début de l'Apprenti sorcier, tout contents de voir un balai porter des seaux à notre place, de la même façon qu'on le ferait, sans penser aux conséquences indirectes ni à pourquoi ont fait ce qu'on fait comme on le fait.

Les langues humaines sont une mauvaise interface

Depuis le succès des LLM, on voit fleurir des chatbots partout, et je ne peux m'empêcher d'y voir une catastrophe en termes d'expérience utilisateur.

Alors je sais que je ne suis pas du tout représentative de la plupart des utilisateurs, donc c'est peut-être juste un problème pour moi ou pour une minorité de gens comme moi. Je suis tentée de le lier à mon aphantasie et à mon habitude de manipuler des concepts sans les sérialiser dans une langue, qui sont deux traits qui m'ont l'air peu répandus.

D'un autre côté, je suis assez vieille pour avoir connu l'époque où on parlait de domotique plutôt que de smarthome, et les commandes vocales ont toujours fait partie des idées flashy qui marchent très mal au quotidien.

C'est vrai que l'expression dans une langue humaine est un des plus petits dénominateurs à peu près commun entre les humains, donc que ça donne une forme d'interface « grand public », mais c'est à peu près le seul intérêt que ça a.

Les langues humaines ont évolué pour la communication entre humains qui partagent un contexte commun.

Dans un jeu de situations relativement étroites, le contexte est suffisamment évident pour être fourni à une machine, et les tâches suffisamment limitées pour être confiées indifféremment à un outil ou à un congénère. Par exemple, la consultation d'une base de connaissances simples.

Dans tous les autres cas, la langue va atteindre ses limites. Les langages de programmation permettent de construire un contexte beaucoup plus précisément et efficacement qu'une langue humaine. Les outils informatiques font des actions inhumaines qui sont mal décrites sans un jargon ad-hoc qui s'insère mal dans une langue (par exemple, pas plus tard qu'hier j'ai grep un tas de documents pour échanger les matches des lignes qui en ont exactement deux, et je ne vais même pas essayer de décrire la regexp).

Les révolutions sont lentes

Là encore, j'ai le privilège de l'âge : j'ai grandi dans un monde sans télécommunications généralisées, et j'ai vécu l'arrivée des connexions permanentes ; un peu avant ça j'avais vécu l'arrivée des systèmes de routage et de géolocalisation ; et un peu plus tard j'ai vécu l'apparition des ordiphones et leur généralisation progressive. Je crois que j'ai une petite idée d'à quoi ressemble une révolution du quotidien.

Comme le disait si bien William Gibson, « le futur est déjà là, il n'est juste pas également réparti. » C'était bien le cas pour toutes les révolutions que j'ai connues : la nouveauté technique est d'abord un objet de niche, puis un objet de luxe, puis un effort de classe moyenne, avant d'être vraiment généralisé.

Et inversement, le passé est encore là, dans des poches plus ou moins larges. L'automobile a révolutionné le transport individuel, et pourtant il y a encore des gens qui montent à cheval. Les compilateurs et les optimiseurs ont révolutionné la programmation, mais en 2018 j'ai travaillé avec quelqu'un qui était payé pour écrire de l'assembleur.

La « révolution de l'IA » n'a pas du tout le même feeling, au moins à mes yeux.

Je ne sais pas exactement cerner pourquoi. J'ai l'impression que c'est construit à l'envers, en commençant par la masse, mais ça ne va pas embarquer les classes supérieures par imitation, du coup ça ressemble plus à une exploitation des classes inférieures. À partir de là, l'urgence de prendre le train de cette révolution sous peine d'être complètement largué a plus le goût de la fausse urgence créée par un arnaqueur pour contourner la rationalité de sa victime.

Dans les révolutions passées, je n'ai jamais été dans les early adopters. Je crois que c'était plus par hasard que par philosophie, donc il y a peut-être des morceaux de renard aux raisins là-dedans, mais je préfère attendre de voir comment les technologiques se stabilisent avant de voir à quel point je peux compter dessus, quels sont ses modes de défaillance, et ensuite de faire la démarche de l'intégrer à ma vie.

S'il y a vraiment une singularité qui accélère continuellement au point qu'on ne peut jamais la rattraper si on part trop tard, tant pis pour moi. Pour l'instant ça ne me donne pas vraiment cette impression.

Mon avenir professionnel est incertain

Ces jours-ci, je reçois un salaire pour faire du développement logiciel. Je ne considère pas cette situation professionnelle comme stable à long terme, mais c'était déjà le cas avant que le grand public soit impressionné par Stable Diffusion puis par ChatGPT.

Je ne trouve plus la référence de l'article dans lequel j'ai lu que l'ingénierie logicielle est surpayée, parce que les politiques délirantes des GAFAM tirent l'ensemble des salaires vers le haut, et dès que leur modèle s'arrête (que ce soit à cause de la fin des taux directeurs nuls ou à cause de l'« IA » ou à cause d'autre chose), il y aura une correction pour ramener ce métier au niveau des autres ingénieries. Je l'ai trouvé assez convainquant.

Encore avant, j'ai été sensible à l'argumentaire que la crise sanitaire du Covid, qui a largement montré à quoi ressemble le télétravail généralisé, a en même temps montré la faisabilité de l'externalisation mondiale. Et je ne suis pas du tout concurrentielle avec les Indiens les moins chers. Et que mon emploi soit remplacé par des Indiens pas cher ou par un agent dont la technologie sous-jacente importe peu, le résultat pour moi est le même.

Je n'ai pas trop de problème avec ça, parce que contrairement à une bonne proportion des développeurs que je côtoie, je n'ai absolument aucun engagement émotionnel dans cette activité. Je fais ça parce que je peux le faire et ça me permet d'avoir un salaire et donc de manger et de dormir au chaud et au sec.

Si demain ce métier disparaît, ou ne peut plus être exercé dans des conditions que je considère comme supportables, je chercherai autre chose à faire. Et ce sera d'autant plus facile que plus de gens sont impactés, je me vois plus facilement rejoindre une solution collective que me battre toute seule.

Je crois en mon adaptabilité (je crois même que c'est une caractéristique de pratiquement tous les humains qui s'en donnent la peine), et je ne considère pas mon confort professionnel et ma rémunération comme des dûs, mais comme des avantages contingents que j'apprécie avoir en ce moment.

(Presque) tout l'écosystème est hideux

Sur ce point je suis peut-être un peu trop influencée par mes expériences professionnelles très récentes, j'ai un peu trop tardé à finir ce billet, mais je crois que je tenais déjà ces opinions depuis plusieurs mois.

J'ai l'habitude du côté plutôt propre et contrôlée de l'ingénierie logicielle. C'est encore trop artisanal pour mon goût, et ma notion d'ingénierie est probablement idéalisée.

Et à chaque fois que j'ai fait un effort sérieux pour essayer « ces histoires d'IA », j'ai eu l'impression d'un tas d'excréments qu'on jette sur le mur jusqu'à y voir vaguement les formes que l'on cherche.

L'expression “vibe coding” s'est répandue pour désigner le code généré par LLM sans trop de surveillance, mais c'est exactement l'expression qui me vient à l'esprit pour décrire le bricolage branlant que je rencontre à chaque fois qu'il est question d'« IA ».

Je crois que je ne suis pas la seule à déplorer l'état de l'écosystème Python, et une partie de mes critiques les rejoignent. Mais ça va plus loin que ça, le flux de données entre un GPU nVidia et pytorch n'a aucun sens, les méta-paramètres sont ajustés au petit bonheur la chance, il n'y a aucune dimension physique ni aucun type, etc. Ça touille des nombres sans aucun contrôle, et si on se rate dans la cohérence de l'interprétation des colonnes il n'y a rien pour le remarquer.

Dans mes moments les plus optimistes, j'imagine que dans le secret des OpenAI, Anthropic, Google, Facebook, etc, il y a des vrais ingénieurs qui font des choses propres et qui comprennent ce qu'ils font, et ça a tellement de valeur que c'est gardé secret. Le reste du temps, je me demande ce que cette version alpha de maquette fout en dehors d'un laboratoire de recherche.

Je trouve ça tellement repoussant de bout en bout que je me demanderais si je ne suis pas biaisée par le sujet, sauf qu'il y a dans ce monde des îlots d'ingénierie qui m'ont l'air suffisamment propres pour mon goût (comme llama.cpp ou TextSynth server).

Je me rends compte que je suis peut-être un peu trop méchante dans cette section, mais je ne sais pas trop comment le décrire autrement. Ça reste de l'ordre du ressenti personnel, et pas du jugement de valeur. C'est‐à-dire que ce sont des raisons pour lesquelles je n'ai personnellement aucune envie de participer à la mise en œuvre de ces technologies, mais je salue le courage et l'intelligence de tous ceux qui travaillent là-dedans et font avancer cette technologie, c'est grâce à des gens comme eux que les technologies finissent par être accessibles à des gens comme moi.

Je ne veux pas de suzerain

Ajout du 5 février 2026

J'avais pensé à ce point mais il a été perdu pendant la rédaction de mon premier jet, et je ne l'ai retrouvé qu'après publication. Cette partie est imprégnée des idées de capitalisme de surveillance et de techno-féodalisme, mais je ne pourrais pas leur rendre justice, donc je vais restreindre mon propos au thème de ce billet.

Au moment d'écrire ces lignes, les technologies étiquetées « IA » sont largement dominées par quelques grandes entreprises. Certaines publient des modèles utilisables plus ou moins librement, alors que d'autres les gardent jalousement.

Mais même quand le modèle est publié, il y a tellement de choses à mettre en œuvre autour, du matériel spécialisé à la compétence de maîtrise des modèles, en passant par la gestion de l'écosystème et la conception du système, que le grand public non-passionné (dans lequel je me compte) n'a accès qu'à des « jouets » inefficaces par rapport aux offres commerciales.

Et je ne suis simplement pas prête à assujettir mes capacités aux offres commerciales actuelles.

À chaque fois que je commence à compter sur un outil ou une infrastructure, je me demande comment je pourrais faire face à sa défaillance.

C'est pour ça que je ne suis pas sûre d'avoir cumulé un kilomètre à vélo sans les outils qui vont avec. C'est pour ça que je loue deux serveurs, Rebma et Laputa, alors qu'un demi suffirait largement à tout ce dont j'ai besoin.

J'imagine que l'électricité et l'eau courante sont suffisamment largement perçus comme indispensables pour ne pas être obligée de passer trop de temps sans en cas de défaillance. Pareil pour l'accès internet dans le cadre professionnel, et je compte sur la tolérance envers son détournement à des fins privées pour m'assurer un « service minimum ».

Quand j'entends le discours des gens qui racontent les « bienfaits de l'IA » avec des étoiles dans les yeux (en général des développeurs qui parlent d'agent ou de vibes), si je mets de côté toutes mes autres réserves, je me dis que je ne peux quand même pas les imiter, parce que je refuse de dépendre à ce point de quelque chose qui pourrait m'être enlevé si facilement.

Que ce soit à cause de tensions géopolitiques qui ferment les frontières, à cause de la suite naturelle de l'emmerdification du service, à cause d'une erreur administrative, à cause du fait du Prince qui n'a pas aimé mon billet critique envers sa technologie fétiche, ou pour toute autre raison, je ne peux simplement pas me résoudre à ne pas entretenir mes compétences non-assistées.

Au début j'avais sous-estimé cet effet, parce que c'était plus au niveau de l'intuition non-verbalisée, mais y réfléchissant j'ai reconnu que c'est un élément majeur de mon manque d'enthousiasme.

J'accorde beaucoup d'importance à mon autonomie intellectuelle en général, et à mon autonomie numérique en particulier. Probablement trop, d'ailleurs, je le sais, mais je suis comme ça, autant ne pas lutter contre et embrasser tous les avantages que ça peut (peut-être) avoir.

Publié le 31 janvier 2026

Tags : Autoexploration Évènement Humeur

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