Mes loisirs

On m'a récemment demandé quels sont mes loisirs, et comme la question ma prise au dépourvu, je me suis dit que ce serait un sujet intéressant à explorer, en suivant la loi de Hume par la distinction entre ce que je constate qu'ils sont et ce que je voudrais qu'ils soient.

Dans le contexte, je crois que c'était juste pour faire la conversation, comme on me demande habituellement ce que je fais comme travail, de façon générale ou le projet du moment. Il y aurait sans doute des choses intéressantes à dire sur ce qui est considéré comme définissant ou décrivant un individu, comme le genre ou la profession, et le glissement dans nos sociétés de la profession aux loisirs ; malheureusement je ne suis pas une personne qui aurait ces choses à dire.

Donc dans la plus pure tradition bloguesque, je vais faire du nombrilisme et chercher une quantité indécente de détails sous ce qui aurait dû n'être que du small talk.

L'outil de mesure

Si ce billet n'aurait pas existé sans la question qui l'a déclenché, il n'aurait pas pu exister non plus sans la masse de données que je peux interroger pour espérer en sortir des éléments de réponse.

Je tiens depuis plus d'une décennie un journal intime, sur du papier avec de l'encre indélébile sortie d'un stylo-plume, avec un chiffre dont je ne dirais rien ici parce qu'il ne tient que par son obscurité et son inaccessibilité. Autant dire que ce n'est pas une base de donnée facile à interroger. Je n'arrive même pas à retrouver mon premier tome pour retrouver sa date de départ…

Inspirée par l'archivisme de David Madore et certaines frustrations envers ma mémoire autobiographique, j'ai commencé plus récemment un “life log” informatisé, qui contient des informations moins sensibles et plus instantanées, et surtout destinées à être traitées plus tard.

Pour l'instant c'est un fichier texte complètement idiot, avec trois colonnes séparées par des points-virgules :

En passant, j'ai conscience que la précision à la seconde près est illusoire, il y a relativement peu d'évènement dans ma vie dont la frontière est aussi précise, c'est juste un confort informatique.

J'aimerais améliorer cette infrastructure depuis un bon bout de temps, mais pour l'instant c'est le système « en production », et le suivant est loin d'exister, ou à plus forte raison de le remplacer.

En passant, ce futur nouveau système n'est qu'une pauvre application CRUD-sans-D (et dont le U est bitemporel), avec une interface web (confortable sur un écran 3") et une TUI. Ce serait un excellent projet-candidat à extruder d'un LLM ou d'un ensemble agentique, dont mon besoin est plutôt pressant par rapport à la quantité de temps que je peux y consacrer, et pour lequel mon expertise artisanale personnelle n'apporte pas grand-chose, et il faudra vraiment un de ces jours que j'explore mes réticences à m'y mettre.

Le périmètre observé

Je voulais prendre une période assez récente, pour pouvoir approximer le fait que je n'ai pas trop changé mes habitudes en cours de route, mais assez longue pour être représentative.

J'ai commencé par regarder le premier semestre 2026, du premier janvier au 30 juin inclus, de minuit à minuit en France, soit 4343 h. Comme ma situation professionnelle était un peu particulière pendant cette période, avec beaucoup de déplacements chez un client, j'ai fait la même analyse sur le premier semestre 2025 (j'aurais probablement dû prendre l'année 2025 entière à la place de ces deux semestres, mais je n'y ai pensé qu'à la dernière relecture). Suivant la tête des données, je ferai soit la moyenne des deux, soit je préciserai l'année.

Comme je cherche ce qui me sert de loisirs, j'ai commencé par sortir du périmètre tout le temps que je passe hors de chez moi. Le but était principalement d'éliminer le temps passé au boulot ou sur les trajets pendulaires, mais ça retire en même temps les voyages, dont le caractère exceptionnel perturberait les statistiques, et une partie des tâches ménagères comme les courses. Ça élimine aussi les loisirs hors de chez moi, mais comme je ne pratique plus rien hors de chez moi depuis la Grande Pandémie, ça ne perd que les séances de cinéma, que je vais considérer négligeables (21 h, trajets compris, sur les deux semestres).

Dans ce qui reste, j'élimine le temps passé au lit à dormir, essayer de s'endormir, ou avoir la flemme de se lever. Ça fait 30 % de ces 8686 h, en faisant un calcul dédié qui remet les 87 h passées dans un lit en dehors de chez moi, parce que ce nombre m'intéressait, et je m'attendais à pire.

Pour m'approcher au mieux du « temps abritrable » pour les loisirs, je vais enlever toutes les catégories qui sont faites plus par devoir que par plaisir, comme les tâches ménagères, l'entretien du vélo, ou l'entretien du corps (c'est-à-dire le temps passé sous la douche ou dans les toilettes). J'ai cumulé presque 15 h à mettre et enlever mes lentilles, en extrapolant toutes les fois où je ne me suis pas donné la peine de mesurer, et ça devrait suffire à convaincre presque tout le monde qu'il ne faut pas faire ce genre de calculs.

Pour finir cette approximation, il faut que j'enlève aussi le temps passé en télétravail, et je n'ai malheureusement aucune mesure de ce temps-là. On va dire que je télétravaille de 8 h à 18 h, avec deux heures de pause méridienne, et c'est probablement sous-estimé, mais on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.

Je me retrouve avec un « temps potentiellement arbitrable » d'environ 1535 h en 2026 et 1718 h en 2025. Je garde le « potentiellement » pour toutes les obligations dont je n'ai pas gardé la trace dans ce journal numérique.

J'ai conscience que c'est une quantité énorme dans l'absolu, résultat du peu de responsabilité que j'ai pour mon âge et du niveau historiquement incroyable de confort que la société moderne m'offre.

Dans ce temps-là, j'ai respectivement 664 h et 953 h enregistrées dans mon journal, ce qui fait à peu près la moitié. Je m'attendais à ce que soit bien pire, donc je trouve que c'est une bonne surprise, mais ça veut dire qu'il y aurait la place de faire rentrer deux loisirs différents, en première et deuxième place en temps passé, dans cet angle mort.

Mes loisirs ces jours-ci

Tous ces préliminaires étant passés, il est temps de regarder de plus près ce que disent ces observations.

World of Warcraft

C'est tellement évident que c'est la réponse que j'ai donnée à chaud quand j'ai été prise au dépourvu par la question de mes loisirs.

J'ai passé dans ce jeu 273 h dans le premier semestre de 2026, et 421 h dans la même période de 2025, ce qui fait respectivement 18 % et 24 % du temps potentiellement arbitrable que j'avais identifié.

C'est aussi respectivement 6.3 % et 9.7 % de la période totale, on n'est pas si loin des 10 % de début 2011, mais je me suis assagie, en essayant d'y rester moins longtemps pour me coucher plus tôt. Ça ne se voit pas du tout sur le temps total passé au lit, donc il faudrait regarder ça de plus près ; et je ne sais pas trop dans quelle mesure la situation professionnelle a eu impact sur cette durée.

Et c'est cette réponse qui m'a interpelée au point de me lancer dans un billet qui évoque la loi de Hume, parce que c'est de loin le loisir qui occupe le plus de place dans mon journal numérique, alors que je ne suis plus si fan que ça de ce jeu.

Je me souviens qu'autour de 2011, j'aimais beaucoup les histoires dans cet univers, et je suivais sincèrement les quêtes juste pour les découvrir. Il y a des romans de cet univers dans ma liste de lecture.

J'avais même envie d'illustrer ce weblog et le reste du site avec des dessins à ma façon dans lesquels je me représenterais avec un bandeau sur les yeux, en référence au pacte d'Illidan avec Sargeras, où il a échangé ses si beaux yeux pour une « vision atypique ». J'ai été très triste en 2016 quand l'extension Legion est sortie, parce que j'avais trop trainé pour faire cette métaphore avant qu'Illidan devienne mainstream et que le bandeau soit un accessoire standard de toute une classe de personnages au lieu d'être un objet de statut.

Je ne me souviens plus exactement à partir de quand j'ai « décroché » de la trame narrative du jeu ; je crois que ça avait déjà commencé avec Warlords of Draenor en 2014, mais je pense que c'est plutôt un mouvement lent et progressif au fil des années.

De fait, aujourd'hui, je n'ai pratiquement plus aucun intérêt pour le jeu en lui-même, et je ne le fréquente plus que pour les relations sociales avec le reste de ma guilde. Il n'est pas rare que je dise que c'est l'équivalent pour moi de boire des pintes avec les copains, mais sans abîmer mon foie ni prendre de risques sur le trajet. J'imagine qu'une meilleure comparaison serait les clubs de bridge ou de backgammon, sauf que je n'ai aucune de la réalité derrière ces mots, je préfère comparer à ce que je connais.

D'ailleurs il est probable qu'une partie de mon passage de 421 h à 273 h de jeu soit le résultat de la saison tellement longue qu'une bonne partie de la guilde a fait une pause, au point de me retrouver toute seule certains soirs.

Les vidéos

En deuxième position dans ma liste de loisirs se trouvent les vidéos regardées avec mon homme, principalement des séries télévisées (environ 90 % du temps), et le reste sont des films sur DVD.

J'ai exclu de mes comptes toutes les vidéos et tous les podcasts qui ne captent pas toute mon attention, pour éviter le risque compter deux fois le temps pendant lequel je fais quelque chose avec un podcast en fond. J'en ai pourtant compté 470 h dans ces deux semestres, presque autant que World of Warcraft, et pourtant je ne les compte pas tous.

J'ai donc un total de 210 h de vidéos qui ont mon attention exclusive sur les deux semestres, soit 6.5 % de mon temps potentiellement arbitrable, à peu près la même proportion dans les deux cas.

C'est trois fois moins que World of Warcraft, et je ne regarde rien toute seule, contrairement à mon homme qui regarde certaines séries (qui m'intéressent beaucoup moins) tout seul.

C'est un loisir passif, il y a d'excellentes histoires, mais en termes purement hédonistes et subjectifs, ça ne me plait pas tant que ça. Il n'a sa place dans ce classement que par le faible effort pour les suivre, dans l'ensemble c'est mon homme qui choisit les séries et qui le projette, je ne fais que choisir ce que je regarde avec lui et ce que je le laisse regarder tout seul.

Le jardin numérique

En troisième position, j'ai le temps que je passe en développement logiciel personnel et l'administration de mes ordinateurs.

J'appelle ça mon « jardin numérique » depuis quelque temps, parce que c'est un peu comme (ce que j'imagine être) un jardin avec un coin potager : l'utilité du résultat compte, mais différemment de l'offre commerciale, et il y a aussi une certaine satisfaction tirée du processus et des expérimentations autour de ce qui marche.

Je ne cacherai pas que cette analogie est récente, et le résultat du choc avec les promesses des technologies estampillées « intelligence artificielle ». Indépendamment de l'opinion que l'on peut avoir sur la conséquence de l'utilisation de motoculteurs, et même si leur utilisation est inévitable dans les contextes professionnels, personne ne regarderait de travers (il me semble) quelqu'un qui entretient une faux et s'en sert pour faucher son coin de jardin.

J'en ai compté 83 h sur le premier semestre de 2026 et 147 h sur le premier semestre 2025, c'est clairement une activité qui souffert de la fatigue accumulée chez mon client. Ça reste un tiers de World of Warcraft, à peu près autant que les vidéos.

J'ai du mal à décrire ce que je tire de cette activité, mais c'est quelque chose de plus profond que simplement satisfaire un besoin de relation sociale ou suivre passivement une histoire. C'est quelque chose de beaucoup proche de mon cœur, et qui contribue à mon avis plus à ce que je suis que les deux loisirs précédents.

L'activité physique

C'est un peu arbitrairement que j'ai choisi de distinguer l'entretien sanitaire du corps et l'activité physique qui le maintient en forme. J'imagine que c'est le résultat de la pression sociale qui oblige à faire le premier, alors que la seconde est un choix délibéré à maintenir activement par ma seule volonté (et la force de l'habitude).

D'ailleurs les trajets pendulaires en vélo sont exclus en bloc quand j'ai enlevé tout le temps hors de chez moi, et je les fais aussi plus par pression sociale que par leur effet sur mon corps. Pour la référence, j'en ai 15.5 h sur le premier semestre de 2026 mais 45 h pour le premier semestre 2025, parce tout le temps passé chez le client m'empêche d'aller dans les locaux de mon employeur.

J'ai cumulé 72 h d'exercice physique sur la période de 2026, contre 121 h pour la période 2025. C'est significativement moins que les vidéos ou le jardin numérique, mais ça reste du même ordre.

L'entretien de la langue

J'ai passé 144 h sur duolingo au total sur les deux périodes combinées, soit 4.4 % de mon temps potentiellement arbitrable, en cinquième position dans le classement de mes loisirs par temps enregistré dans mon journal.

Ça fait depuis avant 2025 que l'enshittification de ce site a tué le fun pour moi, et l'entreprise derrière a fait des choses qui me déplaisent profondément, et j'ai un peu honte de le lier dans ce paragraphe.

Je continue de m'en servir par habitude et parce que je n'ai pas encore trouvé d'alternative qui rentre aussi bien dans ma vie pour entretenir les compétences linguistiques dont je ne me sers pas autrement au quotidien.

Les mentions spéciales

À partir de la sixième position, on arrive vers 50 h au total sur ces deux semestres, j'estime que ça ne mérite plus vraiment d'être classé, on est largement en dessous du bruit de mesure. Je ne les mets que parce que se sont des domaines dont j'ai parlé ici ou qui occupent une place particulière dans mon cœur, à défaut d'en avoir une dans mon emploi du temps.

Les corrections

Après ces constats il me semble logique de réfléchir à ce que je voudrais qu'ils soient, ou au moins dans quelle direction je veux les faire évoluer.

Ça doit faire plus de vingt ans que j'ai l'impression de ne pas avoir assez de temps pour faire tous les loisirs que je veux faire, sans réussir à me résoudre au déchirement d'en sacrifier pour faire rentrer le reste dans mon emploi du temps. Résultat, au lieu de faire des sacrifices délibérés, je perds des loisirs par la force des choses, et ce n'est pas vraiment mieux.

Quand j'ai mis au point ce site, en 2009, j'ai prévu des sections pour mes dessins et mes histoires parce que je croyais sincèrement que mes loisirs correspondants les feraient vivre. Je me demande si la même chose n'est pas en train d'arriver à la moto.

Je suis encore régulièrement tentée de m'y remettre, mais à chaque fois je suis arrêtée par la question de quoi sacrifier en échange.

Quelque part, ma liste de loisirs est plutôt construite par défaut, sur le coût de renoncer plutôt que sur le bénéfice de pratiquer. Je trouve ça un peu triste.

Je crois que mon loisir le plus précaire aujourd'hui est la photo. Je suis 52frames par habitude plus qu'autre chose, l'étincelle de joie se laisse tristement désirer. Si je pouvais faire autant d'images avec mes outils d'image de synthèse, je le ferais sans hésiter. Ce qui sauve ce loisir, c'est son faible coût en temps : si j'y renonçais, il n'y a pas grand-chose qui pourrait rentrer dans l'espace ainsi libéré.

J'hésite à la classer comme loisir, mais je passe beaucoup de temps (non-compté) dans la « veille technique », qui consiste à suivre #gcufeed et lire ce qui m'intéresse. J'ai parlé de mes efforts pour mettre de l'ordre là-dedans, mais malgré tout le temps que j'y passe, je continue de mettre de côté plus d'articles que je n'arrive à lire. Là non plus, il n'y a pas des masses d'étincelles de joie, c'est plus un besoin qu'un plaisir. Il faudrait que j'arrive à trouver une quantité de temps satisfaisante à y consacrer, puis un moyen d'asservir mon processus de sélection à cette quantité de temps. Vaste programme.

Avec cette impression de débordement, ce n'est pas si étonnant que je trouve exorbitant de payer en temps, que ce soit de transport ou pour enfiler de l'équipement, avant et après la pratique d'un loisir. J'ai déjà plus qu'il n'en faut à portée de clavier.

Et si je regarde les choses en face, il faudrait aussi que j'attribue aussi plus de temps aussi sommeil et à certaines tâches d'entretien, et je ne sais pas trop d'où extraire ce temps-là non plus.

Peut-être qu'en améliorant la couverture de mon journal, j'arriverai à trouver d'autres activités, qui ne sont ni efficaces ni satisfaisantes, dans lesquelles je pourrais couper allègrement.

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  • Publié le 31 août 2026 à 20h55
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