L'art et moi
Le 6 mars dernier, le groupe de musique Machinae Supremacy a sorti un nouvel album, intitulé Machinae Supremacy. C'est leur premier album depuis Into the Night World en 2016, et malgré les quelques titres individuels sortis entretemps, je commençais à m'inquiéter et ils commençaient à me manquer.
C'est l'occasion de sortir le chocolat chaud et d'explorer mon rapport personnel avec l'art.
Ce sujet mériterait un article intemporel dans ma section natologie plutôt qui éphémère billet de weblog, mais ces réflexions ne sont pas encore tout à fait sèches, et je manque d'inspiration pour trouver autre chose à mettre dans mon weblog pour mars 2026. Je ne perds pas espoir de finaliser tout ça un jour là-bas, mais il faudrait d'abord au moins cerner l'aphantasie dont je suis sujette, parce que ça a sans doute un rapport.
Quel art ?
Je ne prétends pas avoir une réponse intéressante à la question « qu'est-ce que l'art ? » Des gens beaucoup plus malins que moi s'y sont déjà cassé les dents. Je veux juste préciser un peu les termes pour éviter un malentendu. J'aurais peut-être même dû faire de cette section un encadré à part plutôt qu'une vraie section.
J'ai l'impression que dans le langage courant, ou au moins le mien, l'« art » désigne surtout un mécanisme de distinction des classes sociales dominantes. C'est dans ce cadre que je me déclare ouvertement « inculte », alors que j'ai quand même une certaine maîtrise de la culture populaire, malgré plusieurs trous béants.
Cependant, dans le cadre de cet article, je vais plutôt considérer comme relevant de l'art tout ce qui est délibérément construit par un humain pour communiquer à d'autres humains autre chose que de l'information.
Je ne suis pas super au point sur la nuance entre « art » et « culture », en dehors du fait que le premier fait partie de la deuxième, alors je vais juste faire passer ça sous le tapis.
Mon insensibilité générale
En général je me considère comme insensible à l'art, soit parce que dans le feu de l'action je pense pas aux exceptions, soit parce que c'est une approximation suffisamment juste pour le discours que je suis en train de tenir.
J'ai visité quelques fois des musées, et j'ai à chaque fois été déçue. C'est comme parcourir une encyclopédie mais en beaucoup moins confortable et beaucoup plus pauvre en information.
C'est un peu pour ça que j'ai proposé la définition de la section précédente : j'imagine que tout le monde conviendra que les musées ne sont pas de très bons vecteurs d'information, et que leur valeur se situe au-delà de ce qui pourrait être transmis par un autre support.
Sauf que cette valeur m'échappe complètement. J'arrive à imaginer l'intérêt de maintenir des musées que par le parallèle que j'arrive à faire avec les quelques exceptions que je vais détailler plus loin.
Je tape sur les musées parce que c'est la cible la plus facile par rapport à mon vécu, je pourrais en dire autant des expositions, galeries, œuvres d'art et monuments publics, zoos, théâtres, opéras, etc. C'est juste que j'ai traversé plus de musées en essayant sincèrement mais vainement de m'y intéresser.
Je ne sais pas si ce qui me manque est un goût de l'art, ou une éducation à l'art, ou un sens de l'esthétique. En tout cas, toutes ces choses me font le même effet que les informations qu'elles contiennent, présentées sous forme de texte blanc sur fond noir dans un terminal informatique.
Et c'est peut-être mon rapport entre la vie et le flux d'informations brut qui est marqué par mon aphantasie, il faudrait que je trouve quelqu'un sans cette affliction qui accepterait de comparer ses notes avec moi.
Les histoires
L'exception principale à mon insensibilité artistique se trouve être les histoires. J'ai même une certaine dépendance ; j'ai tendance à dire que j'ai besoin de lire des fictions, parce que c'est le plus efficace, mais en réalité il s'agit de découvrir des histoires.
Je ne suis donc pas complètement indifférente aux pièces de théâtres, aux films, et autres arts narratifs. C'est juste que je ne ressens que l'histoire qu'ils portent, et leurs spécificités au-delà de ça me passent largement au-dessus.
Je ne sais pas décrire ce que je trouve dans les histoires, en plus de l'information brute, du divertissement, et du soulagement du manque.
J'y trouve des émotions, certainement, et j'apprécie une histoire d'autant plus que j'arrive à me projeter dedans et à faire miennes les émotions des personnages.
Ce n'est pas tout, parce que même quand je n'arrive pas à remarquer consciemment une charge émotionnelle, ou quand cette charge émotionnelle est désagréable, il y a dans la projection dans une histoire quelque chose qui me plaît jusque dans les profondeurs de mon esprit.
Si ce que je trouve dans les histoires des livres est trouvé par d'autres personnes dans l'authenticité des pièces exposées dans un musée, ou dans le jeu des acteurs sur une scène de théâtre, ou dans un ressenti face à certaines constructions ou certains paysages, ou dans la domination d'un autre humain ou une catégorie d'humains, ça explique beaucoup de choses que je ne comprends pas du tout dans ce monde.
DÉBUT D'ENCADRÉ OPTIONNEL
J'avais envie d'utiliser le mot « historicité » au lieu d'« authenticité » dans le paragraphe précédent, en référence à un dialogue dans The Man in the High Castle de Philip K. Dick, que j'ai découvert chez David Madore.
J'aime beaucoup ce concept, mais j'aimerais bien une référence plus propre à partager à ceux qui ne l'ont pas encore. Si vous avez ça quelque part, ça m'intéresse beaucoup, merci de me le faire passer.
En attendant je vais devoir me contenter d'authenticité à la place, mais ça escamote le rôle important des reproductions assumées.
FIN D'ENCADRÉ OPTIONNEL
La musique
L'autre exception majeure, à laquelle je ne pense pas assez souvent, c'est la musique.
Mais pas n'importe quelle musique. En fait une écrasante majorité des morceaux de musique ne m'évoque rien d'autre que de l'indifférence, ou l'inconfort de l'envahissement de mon environnement auditif. Il n'y a que quelques morceaux pour lesquelles je ressens une étincelle d'appréciation qui les hisse au-dessus des bruits quelconques.
Depuis que je trimballe de la musique sous forme de fichiers numériques, vers le tournant du millénaire, j'ai accumulé une centaine de titres qui ont percé mon indifférence. Le décompte est difficile à établir, parce qu'en général je flashe sur un titre, j'explore le répertoire des artistes, je n'aime rien d'autre, mais je ne pense pas toujours à effacer ce que à quoi je n'ai pas accroché.
Il y a un certain nombre de power ballads qui me plaisent bien, et je comprends que ce n'est pas représentatif du répertoire des groupes correspondants. Mais qu'est-ce que Russians et Mad About You ont de différent de tout ce que j'ai entendu d'autre de Sting ? Ou Smash et Have You Ever par rapport au reste de The Offspring ?
Je me retrouve avec une collection éclectique sans aucune logique. Le deuxième mouvement d'Aranjuez est à côté de BWV 565, entre Anthem for the Year 2000 et Big in Japan, juste parce que je n'ai rien de mieux que l'ordre alphabétique.
Il y a quelques groupes dont j'aime bien plus que deux ou trois titres : Lacuna Coil, Madrugada, PAIN, Portished (je ne me souviens plus de ce que j'en pensais quand je l'écoutais régulièrement, et je me fais pas confiance pour l'évaluer ces jours‑ci), et je crois qu'il y avait de la dream (ou un autre truc instrumental qualifiable de « musique de shootée ») avant que j'aie accès à du stockage numérique fiable.
Et bien sûr, Machinae Supremacy, qui est différent des autres dans le fait que j'aime pratiquement tout ce qu'ils font. J'ai bien des morceaux et des albums préférés (pas toujours les mêmes suivant l'humeur et (peut-être) mon évolution personnelle), mais j'apprécie à peu près autant les morceaux de MaSu qui me plaisent le moins que les autres morceaux qui me plaisent le plus.
C'est par exagération que je me décris comme une groupie hystérique de ce groupe, mais par rapport à tout le reste de ce que je vis musicalement, ce n'est pas si loin de la vérité. Je n'extériorise juste pas trop ce ressenti.
La saveur de l'art
Je me demande à quel point c'est rare dans le monde moderne, mais au quotidien mes oreilles ne servent qu'à percevoir des bruits qui me renseignent sur l'état du monde autour de moi. Je mets un casque surtout pour les conversations vocales avec des amis ou des collègues, et pour écouter des livres audio. Je ne serais pas surprise que sur la dernière décennie j'aie passé plus de temps avec la réduction active de bruit sans source audio qu'en écoutant de la musique ; et peut-être même qu'en ajoutant la décennie précédente (pendant laquelle je n'avais pas de casque à réduction active) ça ne basculerait même pas.
Mais quand j'écoute de la musique, je fais rarement autre chose même temps. Je dédie toute mon attention à l'équivalent auditif de « savourer » ce que j'entends. Je ne suis même pas sûre que ce soit « savourer », parce que je soupçonne que ce ne soit pas avec le même sens que j'apprécie la musique et que je décode les sons (de la même façon que ce n'est pas visuellement que j'apprécie une histoire écrite).
D'un autre côté, j'aime bien le parallèle avec la saveur littérale, parce que je suis autant frustrée par le manque de vocabulaire pour décrire la saveur d'un aliment que pour décrire ce que me fait un morceau de musique auquel je ne suis pas indifférente.
D'ailleurs la saveur des histoires aussi est indescriptible, et c'est même encore plus compliqué parque j'ai besoin des mêmes ressources mentales pour recevoir l'histoire et pour faire l'introspection de son effet, alors que la musique et les aliments s'imposent à mon champ perceptif sans utiliser ces ressources.
Cette difficulté m'empêche d'explorer la question de la différence de nature entre la saveur d'une histoire et celle d'une musique, alors que maintenant j'aimerais bien avoir la réponse.
Il y a quelques morceaux qui me plaisent probablement juste parce qu'ils évoquent des moments intenses d'une histoire. L'exemple le plus simple est Full of Grace de Sarah McLachlan, qui était dans la finale de la saison 2 de Buffy, une de mes expériences télévisuelles les plus intenses. J'ai aussi sauvegardé Senyaichiya, entendu dans l'anime .hack//SIGN, et je ne me souviens plus si je connaissais Aranjuez avant d'avoir entendu la reprise de Follow Me sur cet air dans Ghost in the Shell 2: Innocence. D'un autre côté, j'apprécie Aranjuez comme les autres morceaux de musique, sans que des morceaux d'histoires me reviennent consciemment en tête.
Au-delà de l'intérêt auto-exploratoire, pouvoir mettre des mots sur ces saveurs serait fort utile pour pouvoir en trouver d'autres sources. Dans le billet Masochisme littéraire j'ai tourné autour du pot pour essayer de décrire une de ces saveurs d'histoire, que j'aime particulièrement, alors que dans un monde idéal il y aurait quelques mots pour le décrire et rechercher d'autres histoires qui la contiennent.
L'éducation à l'art
Tout ce que j'ai décrit ci-dessus est une photographie de ma situation actuelle, mais je me pose aussi la question de son évolution.
En particulier, j'ai remarqué que j'aime particulièrement certaines analyses qui apportent une compréhension que je suis (pour l'instant) incapable de concevoir par moi-même.
L'exemple le plus simple est la chaine youtube de Bolchegeek, qui me donne à chaque vidéo l'impression d'améliorer la netteté du monde autour de moi. Dans le même genre, ma lecture League of Extraordinary Gentlemen est significativement améliorée par les annotations de Jess Nevins, qui me permet d'y voir un paquet de choses que mes yeux sur les cases ratent lamentablement. Je suis très triste qu'elles aient disparu du site sur lesquelles je les avais trouvées.
D'ailleurs en passant, si vous avez recommandations ou des mots-clés pour trouver plus de choses de ce genre, ça m'intéresse bigrement aussi.
Cela dit, je me demande si juste savourer l'information contenue dans ces analyses me permettra un jour de m'en approcher moi-même. Dit autrement, est-ce collectionner les exemples marche comme édification personnelle, ou ne sont-ce que des béquilles qui pallient un handicap qui ne disparaîtra pas comme ça ?
Dans les moments les plus sombres, je me dis que ce n'est peut-être pas juste une question de rapport à l'art, mais de rapport aux émotions des autres. Quelque part les tresha des Wayfarers, le chapitre 12 de Iron Kissed, et même les remarques de Whistler dans la finale de la saison 2 de Buffy sont le même genre de choses mais entre personnages. Et là aussi, j'adorerais être capable de réellement faire même une fraction de ce genre de choses, et je ne suis pas sûre que ce soit matériellement possible.
Conclusion
En vrai je ne sais pas du tout comment conclure de genre de billets. Je trouve nul de couper net le texte comme ça, mais que faire d'autre après avoir lancé autant de fils dans le vide ?
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- Publié le 31 mars 2026 à 7h55
- État de la bête : en hystérie introspective
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