Bilan intermédiaire motocyclique

Pour ceux qui n'ont pas suivi mon journal d'apprentie motarde, en résumé j'y ai passé une quarantaine d'heures avant d'être présentée à un examen que j'ai raté de peu. J'en suis restée avec l'idée que j'aime bien la moto, mais que le plateau commence à me lasser et les montagnes russes émotionnelles de l'examen ne sont pas du tout à mon goût.

Le délai de repassage ajouté à la pause estivale m'ont donné beaucoup de temps pour réfléchir sur mon rapport avec la moto à la lumière de cette expérience. Du coup je vais partager ces réflexions avec vous dans le présent billet.

J'aime la moto, mais…

À l'époque de ma décision d'essayer de passer ce permis, mon premier constat devant mon envie d'essayer la moto, c'était que je n'avais aucune idée de ce que c'est en vrai, et ma première attente dans ce processus d'apprentissage était de pouvoir me faire une opinion de première main.

Le verdict est que j'aime beaucoup, à un point qui me surprend un peu. C'est mon deuxième moyen de déplacement préféré, après la marche, pour des raisons assez similaires.

La raison principale, c'est la relation fusionnelle que j'ai avec la moto, du même type que celle que j'ai avec mes chaussures. Dans les deux cas, c'est un objet artificiel qui s'ajoute à mon corps pour l'améliorer au point d'être assimilé dans celui-ci, et non pas une entité extérieure que je dois utiliser.

Cette différence entre assimilation et utilisation se retrouve dans beaucoup d'autres de mes préférences, et je l'ai exploré dans l'article Je ne suis pas une geekette.

Il y a pourtant un « mais », qui est le même qu'avec la marche : ça reste un moyen de transport, et je n'aime ni la moto ni la marche pour les pratiquer juste pour le plaisir de les pratiquer. Je prendrais volontiers une moto ou mes chaussures de randonnée pour me rendre quelque part, ou pour explorer une région ou un paysage, ou pour partager une activité avec des gens que j'apprécie, ou même simplement pour acquérir de l'expérience, pas juste pour rouler ou marcher.

Je ne suis pas vraiment une motarde

J'ai pu découvrir aussi que je ne suis pas du tout à l'aise avec la revendication de l'étiquette « motarde ».

Non pas que j'aie une mauvaise image des motards, tant s'en faut, et encore plus depuis que j'en côtoie. Je vois rien de négatif ni dans l'étiquette ni chez ceux qui la revendiquent (ou du moins, pas pour ça), et je ne vois rien non plus de négatif dans le fait moi-même de la revendiquer, en dehors du fait que ça me semble faux.

Il m'a fallu pas mal de temps pour explorer le pourquoi, et ce n'est qu'en cherchant une façon concise de le communiquer dans ce billet que je me suis rendue compte que ça ressemble furieusement au syndrome de l'imposteur.

Sauf qu'évidemment, vu d'ici, ça a l'air tellement sincère et authentique que je n'arrive pas à douter de toutes les raisons que je trouve pour ne pas me considérer comme une « vraie » motarde, du manque d'expérience ou de permis au « mais » de la section précédente.

Et j'ai pleinement conscience que je trouverais complètement idiot de se laisser arrêter par ce genre de raisons si quelqu'un voulait se revendiquer motard. La différence, c'est que je ne suis pas en train de vouloir cette étiquette et l'abandonner à regret, mais je suis en train de ne pas réussir à la vouloir (et je ne sais pas trop si je veux la vouloir).

Je ne sais pas trop quoi faire de tout ça, c'est juste une étiquette, je n'y attache pas l'importance que la quantité de texte ci-dessus pourrait suggérer, Je n'en parle ici que pour le partage de mon introspection avec mon lectorat (et le partage des concepts amusants de vouloir vouloir et de vouloir vouloir vouloir de David Madore).

Le seul impact vaguement négatif que ça a pu avoir dans ma vie est que je ne peux pas porter une veste très typée « motarde » avec une jupe, j'aurais l'impression de dénaturer une étiquette que je respecte.

La gestion des risques

Un autre enseignement important que j'ai tiré de mon début de formation à la conduite moto, c'est mon rapport au risque.

Je suis de nature plutôt prudente, à tendance timorée, et avant de m'y mettre je voyais la moto un peu comme la roulette russe.

D'ailleurs pour être honnête c'est encore comme ça que je vois l'idée de faire de la moto seule, je n'ai surmonté la peur de conduire que parce que je suis sous la surveillance d'un moniteur, parce qu'il prend presque toutes les décisions compliquées en circulation, et parce que les autres usagers sur le plateau sont peu nombreux et très faciles à prévoir.

Il y a un travail sur soi très intéressant de prise de conscience que le danger existe mais que les risques sont maîtrisables, surtout quantifiables. Même maîtrisés les risques ne disparaissent pas, mais une fois dépassé l'absolu émotionnel, on peut se demander s'ils sont acceptables par rapport au bénéfice retiré, et dans quelle mesure ils sont comparables avec d'autres activités, comme traverser la route dans une zone urbaine.

Du coup j'ai pris conscience de tous les risques que j'accepte implicitement dans ma vie, et maintenant je les accepte explicitement.

Pour être honnête, je suppose que ma collision routière a aussi contribué a cette réflexion, qui se conclut en YOLO et ma vie et mon intégrité physique ne sont que des ressources, au même titre que le temps ou l'argent, qui n'ont pas d'intérêt intrinsèques et qui n'ont que la valeur de ce que je fais avec.

Cela dit, il y a aussi le fait que la partie « sensibilisation aux risques » de ma formation moto est probablement un peu trop puissante pour moi. J'imagine qu'elle est bien calibrée, voire un peu faible, pour la majorité d'adolescents un peu macho qui se croient invulnérables, mais sur moi c'est peut-être un peu trop violemment anxiogène. Du coup, pour « avaler » cet apprentissage, j'ai dû rationaliser et mettre en perspective.

La transposition automobile

Parmi les raisons de mon apprentissage de la moto, il y avait l'idée que je pourrais transposer des choses à la conduite automobile, et en tirer ainsi un bénéfice même si je ne touche plus jamais à une moto.

Après des vacances en voiture, j'ai l'impression qu'il y a effectivement un progrès non-négligeable dans ma conduite. Je ne peux honnêtement pas séparer les progrès directement dus à l'apprentissage de la moto de ceux dus à l'expérience automobile de ces voyages, mais je crois que le second est petit devant le premier.

Ce qui a été le plus flagrant, c'est que maintenant je considère le feu de stop des autres véhicules comme un dispositif d'information, dans la même idée que les clignotants. En moto, le frein moteur est très puissant, on apprend donc à appuyer sur le frein arrière pour allumer le feu de stop même lorsqu'il n'y a pas d'effort de freinage, pour communiquer la perte de vitesse. Du coup, réciproquement, je cherche le feu de stop des autres pour anticiper une variation rapide de vitesse.

Un autre effet, moins flagrant, est que je remonte les files du regard pour mieux anticiper le mouvement de ma file, alors qu'il me semble qu'avant la moto, dans le trafic dense je me contentais de suivre les véhicules dans mon voisinage.

Je ne me souviens plus trop dans quelle mesure je laissais de l'espace entre les files pour que les motards puissent passer, mais je suis pratiquement sûre que ce n'est que depuis que j'ai fait moi-même de l'inter-file que les signes de remerciements des motards qui passent me font aussi chaud au cœur, comme si je partageais la reconnaissance que j'aurais eue à sa place.

Enfin, dans le côté peut-être un peu moins positif, je garde au volant une partie du stress au guidon. Je ne crois toujours pas que les accidents soient plus fréquents à moto qu'en voiture, même si les conséquences n'ont pas la même gravité. Et même sans avoir gravité dans l'absolu, un sérieux accident corporel, et une voiture pliée en épave avec son chargement détruit à plus de 100 km de tout lieu connu, ça pourrit sérieusement et durablement la vie.

C'est bien à court terme, parce que du coup je suis beaucoup plus attentive et donc moins dangereuse et moins en danger, mais j'ai peur que ça finisse en sur-adaptation.

La mémoire du plaisir

La moto m'a aussi permis de prendre conscience d'un autre effet, au niveau de la mémoire. Je crois que je n'ai pas de mémoire émotionnelle.

Si j'arrive plutôt bien à retenir des informations et des concepts, je n'arrive pas à retrouver les émotions associées à un souvenir. Au mieux je n'ai que le souvenir de m'être dit que j'ai ressenti telle émotion à telle occasion. Le reste du temps, je ne peux qu'essayer de reconstruire l'émotion en re-projetant dans le souvenir, mais c'est une émotion présente, qui ne correspond pas forcément au point de vue ou à l'état d'esprit ou à la façon d'être contemporains au souvenir.

Concrètement, j'ai écrit plus haut que j'aime bien faire de la moto, mais c'est juste parce que je me souviens avoir douté par le passé et après un trajet en moto m'être dit « mais si, j'aime vraiment à ce point », par exemple au début de la leçon n°9.

Donc aujourd'hui, non seulement la moto ne me manque pas, mais en plus je trouve que les montagnes russes émotionnelles ne valent largement pas le coup, encore moins l'enfer logistique d'acquérir une moto, lui trouver un parcage, et l'entretenir.

Comme je sais que je suis aveugle aux bénéfices, je vois les limites de mon évaluation, et je vais quand même reprendre des leçons pour retenter ce permis. J'essayerai d'évaluer le rapport entre coûts et bénéfices de la pratique de la moto à un moment où je peux évaluer sérieusement les bénéfices.

Au moins, ça prouve que je ne suis clairement pas une passionnée, je pourrais très bien continuer ma vie sans retoucher à une moto. Donc je ne suis pas vraiment une motarde ∎

Commentaires

1. Le dimanche 8 septembre 2019 à 19:32, par Ruxor :

Je souscrit totalement au paragraphe évoquant la « relation fusionnelle » (je viens d'ajouter une note dans mon blog qui en développe un peu l'idée et le cite). Je pense que je peux dire que moi, selon tes critères, je suis un motard, parce que je serais bien malheureux de ne finalement pas pouvoir faire de moto (et que je peux concevoir de prendre la moto juste pour le plaisir de prendre la moto, pas pour aller de A à B). Mais je ne saurais plus vraiment dire si cette réalisation est venue lors de ma préparation au plateau (j'ai dû faire une pause à cause d'un problème d'épaule et j'en étais fort malheureux) ou lors des leçons de circulation (il y en a eu qui ont été de super belles balades en Île-de-France).

2. Le dimanche 8 septembre 2019 à 20:51, par Natacha :

Ça me rassure un peu de trouver quelqu'un d'autre qui parle de relation fusionnelle avec une machine en cherchant à caractériser une relation existante, et non pas dans une envolée idéologique transhumaniste.

Je me demande quels aspects de la moto font que c'est plus facile ou plus courant. À froid je mettrais bien ça sur le dos de l'entraînement d'un réseau neuronal non-cognitif, mais ça n'explique pourquoi j'ai la même différence de relation entre moto et voiture qu'entre vim et emacs ou entre ligne de commande et souris.

Au niveau du plaisir, du coup ton témoignage m'intéresse.

Parce qu'entre le plaisir de juste prendre la moto, et l'utilité d'aller de A à B, il y a toute la gamme intermédiaire du plaisir d'aller de A à B (pour des valeurs de A et B qui s'y prêtent, évidemment) modulé par le moyen de transport.

Je peux imaginer qu'une échelle allant du plaisir du trajet entre école et plateau, au plaisir du trajet entre école et centre d'examen, on puisse aller nettement plus loin dans une « vraie » balade moto, et arriver à un niveau qui me plaise beaucoup plus que tout ce que j'ai vécu. Mais c'est une échelle sur laquelle se trouve le trajet, et non la pratique.

Par exemple, si tu avais le choix uniquement entre faire trois tours du périphérique et rester chez toi, en supposant que les conditions extérieures comme intérieures font que le périphérique soit d'un danger raisonnable, irais-tu faire les tours de périph' ?

Je ne sais pas si c'est un bon exemple, mais ce que j'imagine de plus bas dans l'échelle des trajets, de sorte à ne laisser que la composante purement moto dans le plaisir. Au stade où j'en suis aujourd'hui, je resterais à la maison.

À l'inverse, j'ai connu des routes très sympathiques en tant que passagère de voiture, que j'imagine facilement encore plus à mon goût en moto (en supposant le niveau de maîtrise pour aborder ces routes sans danger, en ayant suffisamment de ressources mentales disponibles pour apprécier le décor).

D'un autre côté, il paraît qu'il y a des sensations formidables dans les virages, éventuellement suivant la trajectoire choisie, et tout ça m'est encore complètement étranger.

Donc je suis peut-être juste trop dans les légumes de l'apprentissage de la moto pour imaginer le dessert.

3. Le dimanche 8 septembre 2019 à 23:22, par Ruxor :

Tu as raison : prendre la moto pour aller juste faire trois tours de périph (ni même sur l'A86 😉), ça ne me viendrait pas du tout à l'esprit. Je ne suis pas non plus du tout tenté de faire de la moto sur circuit, donc ce n'est ni la vitesse ni le fait de rouler pour rouler qui m'attire. Il faut que la route ou la destination ait un minimum d'intérêt, par exemple scénaristique, pour que la balade soit intéressante. D'un autre côté, je soupçonne qu'une route juste un peu intéressante en voiture peut devenir carrément super à moto, et par ailleurs j'imagine bien prendre la moto pour faire une balade en boucle alors qu'en voiture ça ne me viendrait pas du tout à l'idée (sauf raison supplémentaire, comme tester la voiture, m'exercer à quelque chose…).

4. Le lundi 9 septembre 2019 à 7:58, par Natacha :

Du coup j'ai l'impression que finalement nous sommes très similaires sur le plaisir de la moto, même si je ne l'avais peut-être pas formulé par le même angle. Ni la vitesse, ni le circuit, ni la moto pour la moto ne m'intéresse non plus. Je m'imagine faire des tours de périph' pour apprendre (ou entretenir) à gérer la circulation dense, mais sans plaisir.

Et comme je n'ai pas l'impression d'avoir déjà connu de trajet sérieusement moto-favorables, je vais attendre d'en avoir au moins essayé quelques uns avant de juger vraiment.

J'ai l'impression qu'il ne reste donc plus que la mémoire qui diffère entre nous : la moto ne me manque pas (pour l'instant) parce que mes souvenirs ne contiennent pas les impressions positives que j'ai déjà vécues.

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