Journal d'une apprentie motarde, examen n°1

Il y a quand même quelque chose de très appréciable dans la structure permis moto : comme il y a deux examens à réussir, on peut sereinement numéroter les examens sans se faire taxer de pessimisme. Dans un système où une seule réussite suffit, qualifier le premier essai de « n°1 » sous-entend qu'il y a un « n°2 » ensuite, donc que le premier est un échec.

Dans les leçons passées, il a été souvent dit qu'il faut voir ce que donne le parcours lent à froid, parce que c'est comme ça à l'examen, mais j'ai remarqué qu'« à froid » en arrivant sur le plateau, c'est après au moins vingt minutes de conduite, donc pas si froid que ça.

En fait, c'est autant « à froid » qu'à l'examen, parce que nous faisons aussi le trajet de la moto-école à la piste d'examen sur la moto utilisée pour l'examen, en choisissant un trajet plein de zones 30 sinueuses et autres éléments qu'il faut gérer avec le même genre de techniques que le parcours lent.

J'ai beaucoup aimé cette balade en ville, c'est un changement très rafraîchissant par rapport au trajet vers le plateau de l'école que je connais trop bien.

Et une fois arrivés, c'était le début d'une très longue attente, bien pire que l'avant-goût de la dernière leçon.

Nous étions quatre de mon école, deux carrés, qui avaient raté leur premier essai deux semaines plus tôt, et un autre qui faisait son premier passage. J'ai l'impression qu'il n'y avait que nous quatre qui étions là pour passer le plateau, et les autres passaient une épreuve en circulation.

Pour une raison obscure, notre groupe a été séparé entre deux inspecteurs, et je me suis retrouvée avec l'inspecteur qui commence par la circulation et fait le plateau ensuite, donc une bonne heure à tuer avant de passer.

L'autre inspecteur a commencé par le plateau, et nous avons regardé les deux condisciples concernés rater leurs deux essais au parcours lent, et revenir aussi déconfits que notre encadrement.

Après une heure (vu que les autres ont échoué rapidement, et les deux candidats en circulation de notre inspecteur ont été relativement longs) qui a donné l'impression de durer des années, c'était enfin notre tour, tout a donné l'impression de se dérouler en clin d'œil.

Le hasard a fait que je me suis (encore) retrouvée à être la dernière dans l'ordre de passage.

La première épreuve, déplacer la moto sans l'aide du moteur et faire les vérifications techniques, ne nous a pas posé de problème. J'ai un peu raté ma marche arrière, pour la première fois de ma vie, mais j'ai utilisé la possibilité de revenir en avant et de réessayer, ce qui s'est bien passé, et j'ai eu la note maximale.

Ce qui a probablement joué dans ce petit ratage, et certainement dans le suivant aussi, c'est que ce plateau d'examen est en pente. La marche avant était dans la descente, mais je n'ai pas trouvé très compliqué de retenir la moto ; en revanche, la marche arrière, qui est déjà intrinsèquement plus difficile en termes de position, devait se faire contre le poids de la moto, ce qui m'a fait tourner trop large la première fois.

Ensuite, le parcours lent, je dois avouer qu'entre le stress que j'éprouvais sur le moment et la charge émotionnelle de la suite, je n'ai aucun souvenir de ce qu'il s'est passé avec l'autre élève avec moi, en dehors du fait que ses échecs ont eu lieu suffisamment tôt pour ne jamais prendre de passager.

Je me suis donc retrouvée seule face à ce parcours lent qui a éliminé tous mes camarades, qui est dans le sens qui ne m'est pas favorable, et qui commence par une descente.

L'impact de la descente dans cet exercice n'est pas rien, parce que le but de cet exercice est de montrer la maîtrise de l'embrayage, en combinaison avec l'accélérateur et/ou le frein arrière (normalement c'est « et », n'utiliser qu'un seul des deux en plus de l'embrayage est possible mais nettement plus dur). Maîtriser l'embrayage, c'est surtout l'utiliser au voisinage du point de patinage. Et ayant fait tous les parcours lents de ma vie sur plat, je trouve le point de patinage quand la moto commence à avancer. Or en descente, elle commence à avancer dès qu'on lâche le frein.

Donc autant dire qu'à ce moment-là, face à la première porte, j'étais très très très loin d'être rassurée.

Je me suis lancée, tant bien que mal, quoiqu'objectivement plus mal que bien, et j'avais à peu près récupéré de la descente que j'arrivais sur la maudite troisième porte. J'ai récupéré de cette difficulté, mais j'avais déjà posé un pied par terre à trois reprises, donc je n'ai pas cherché le chrono', j'ai juste fini le parcours.

Je me suis remise en place pour le deuxième essai, j'ai respiré un grand coup, et je suis repartie. L'expérience du premier essai m'a suffi pour trouver comment gérer la descente, j'ai eu de la chance sur la troisième porte, et le reste n'a pas posé de difficulté particulière. J'avais juste un tout petit manque d'équilibre au milieu du tunnel avec le passager, qui m'a fait sortir le pied, mais je l'ai rattrapé sans toucher par terre, donc j'ai fini avec la note maximale.

J'ai soufflé un peu le temps de la mise en place de la moto dans le parcours rapide, qui allait servir pour la première fois dans cet examen.

Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé dans mon premier exercice de freinage d'urgence, mais l'inspectrice m'a dit que j'ai commencé à freiner avant la ligne, ce qui est une erreur rédhibitoire, et que je peux aller me mettre en place pour le deuxième essai.

Une fois remise en place, j'ai respiré un grand coup, et je me suis lancée. Là encore, c'est allé tellement vite, je n'en ai aucun souvenir, mais l'inspectrice s'est approché en me disant que ça fait « A », et que je peux aller me placer pour l'évitement.

Et comme mon évitement n'était toujours pas complètement au point lors de la dernière leçon, mon état de stress ne s'arrangeait pas tellement.

J'ai respiré un grand coup déjà avant ce premier essai, et je me suis lancée, et j'ai fait un bon slalom, un bon demi-tour, une bonne montée en vitesse, et dans le couloir d'évitement j'ai « buggé » comme dans les leçons passées.

J'allais me placer pour le deuxième essai quand l'encadrement est intervenu, pour que fasse une petite pause pour respirer et leur laisser placer la moto.

Je me suis placée sur la moto pour le deuxième essai, j'ai respiré un grand coup, et je suis partie. J'ai un peu raté la prise de vitesse, mais je me souviens avoir vu 38 km/h au compteur là où le radar doit indiquer au moins 35 km/h pour ne pas rater l'épreuve. Je crois que je me souviens avoir engagé un peu trop large le demi-tour, mais j'ai un doute sur ce souvenir, mais je me suis reprise dans la deuxième moitié du demi-tour. J'ai bien accéléré, et j'ai bien fait l'évitement, et je me suis bien arrêtée dans la zone voulue.

En voyant la tête de l'encadrement, quelque chose n'allait pas, mais sur le coup je n'avais pas la moindre idée de quoi. Je n'ai rassemblé les souvenirs qui forment le paragraphe précédent qu'après m'être posée, mais dans le feu de l'action là, s'il n'y avait pas ces expressions faciles, j'aurais cru à un « A ».

L'inspectrice s'est approchée, et m'a dit que c'est « C », l'épreuve est terminée, j'ai raté l'examen. Le choc m'a laissée sans voix, si j'avais été seule je serais repartie sans demander pourquoi. L'encadrement a posé la question, et l'inspectrice a répondu que le demi-tour était largement hors piste, et la vitesse dans le slalom était très limite (ce qui me laisse perplexe, vu que l'épreuve est censée être objective, c'est bon ou ce n'est pas bon ; je suppose que son radar indiquait exactement 35 km/h et qu'elle ne savait pas si c'est considéré comme acceptable ou non).

Après ça, on remballe tout et on retourne à l'école, sans réel debriefing ni avant ni après le trajet. Ce qui n'est pas forcément plus mal, parce que la charge émotionnelle était loin d'être négligeable, au moins pour moi.

D'ailleurs je ne suis pas sûre que j'étais vraiment en état de conduire, et je n'ai pris la route que parce que j'étais encore sous le choc de l'échec et en mode zombi qui obéit aveuglément aux ordres.

Si j'avais été avec l'autre inspecteur, j'aurais probablement eu le mental pour demander à rentrer en passagère ou en transports en commun ; mais en même temps j'aurais sous-estimé la puissance de la conduite moto à s'imposer dans mon esprit.

J'ai tellement conscience du danger que la lecture de la route et l'acte de conduite arrivent à étouffer une bonne partie des préoccupations de l'examen.

Je ne sais pas si c'est très sain, ni si ça fonctionnerait encore sans être débutante, mais au moins ce jour-là, la conduite de la moto est un divertissement plus fort que beaucoup de romans auxquels je donne cinq étoiles.

Malheureusement, ni la moto ni les romans ne divertissent indéfiniment, et à un moment il faut faire face au truc et tirer des conclusions.

Globalement, je reste convaincue que ma gestion du stress a été très bonne dans cet examen. Certes, il a complètement envahi mon espace cognitif, mais je n'utilise pas du tout cet espace dans cet examen (je suppose que l'interrogation peut en pâtir, mais je ne suis pas arrivée jusque-là, et j'étais à l'aise avec les vérifications techniques). Les savoir-faire mis en œuvre dans ces exercices sont complètement automatiques, et je les ai réussis aussi bien que dans l'examen blanc ou quand je fais les exercices individuellement.

Du coup je dois avouer une certaine amertume devant le fait de m'être laissée pousser à l'inscription à cet examen alors tout n'était pas encore au point, et que les ratages de la dernière leçon n'aient pas servi de sonnette d'alarme, parce que ce sont exactement les mêmes qui se sont reproduits.

Du moins, c'était ce que je ressentais à chaud. Tout le texte ci-dessus a été construit et mis en forme en moins de 24 heures après l'examen, et je ne veux pas trop y toucher parce que je ne retrouve plus l'intensité des émotions que j'avais sur le coup.

Je m'attendais à ce que la rédaction de ce compte-rendu ait un effet cathartique, mais je ne m'attendais pas du tout à ce que cet effet soit si puissant. Quelques heures plus tard, j'étais pratiquement revenu à mon état d'avant cette tentative, et il ne me reste guère qu'un sentiment de fait‐chier‐toutes‐ces‐conneries‐j'me‐casse, qui se résorbe beaucoup moins vite.

Et puis j'ai beau jeu de dire que je savais que je n'étais pas prête, même si je pouvais le faire les yeux fermés ne me sentirais pas encore complètement prête, c'est un biais bien connu chez moi. C'est pour ça que je me suis laissée convaincre de passer l'examen, je sais pertinemment que j'ai besoin d'être poussée.

Je continue de penser qu'une ou deux semaines de leçons en plus avant l'examen auraient pu suffire à tout bien mettre en place, alors que maintenant que j'ai été présentée pas prête, je vais me prendre des délais monstrueux avant d'avoir une nouvelle place, délais pendant lesquels tout ce que j'ai appris aura largement le temps de se déliter.

Si je n'abandonne pas, il va quand même falloir se demander sérieusement comment trouver l'équilibre entre ne pas perdre trop de temps en sur-préparation, tout en prenant pas trop de risque de perdre un temps énorme en délai de repassage.

Commentaires

1. Le dimanche 28 juillet 2019 à 21:30, par Thierry :

Dur...

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  • Publié le 28 juillet 2019 à 19h42
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