Mon confinement

Il y a dix ans, je n'aurais pas hésité une seconde à détailler mon quotidien dans cette période particulière. Aujourd'hui, mon lectorat n'est plus le même, aussi bien quantitativement que qualitativement, et j'étais partie dans l'autocensure en pensant que ça n'intéressait plus personne qui passe par ces pages.

J'ai décidé de lutter contre cette autocensure, et je vais faire tout mon possible pour décrire façon 2010, je compte sur vous pour me dire si je dois continuer ou m'abstenir à l'avenir.

Leçons apprises

Bon, pas complètement façon 2010, je vais commencer par la conclusion, histoire de placer le message potentiellement intéressant avant les détails autobiographiques chiants qui vont faire fuir tout le monde.

L'écran n'est pas la viande

Les relations numériques que j'entretenais déjà avant le confinement n'ont pas du tout souffert, qu'elles soient professionnelles ou amicales.

J'ai essayé de participer à plusieurs initiatives pour continuer par écran interposé les relations habituellement face-à-face, et malgré tous mes efforts ça ne marche pas du tout.

Les informations passent, il n'y a pas de problème à ce niveau, mais il manque presque toute la composante émotionnelle qui fait tenir ces relations.

Il y a aussi une différence de dynamique de groupe. Je ne suis pas très douée en interactions sociales (et dit comme ça c'est plutôt gentil), mais j'arrive à peu près parfois à gérer ma prise de parole dans un petit groupe de gens que je connais, et j'arrive très bien à intervenir dans les canaux de messagerie instantanée façon IRC, mais je ne suis pas du tout au point avec les audioconf' et les visioconf'.

Je ne sais pas si c'est une autre facette du point précédent ou si c'est un élément supplémentaire, mais mes relations numériques sont plutôt structurées autour d'une coopération : un projet à faire avancer, des objectifs dans un jeu vidéo, un thème commun d'un canal IRC, etc. Le smalltalk est de nature différente, et beaucoup plus difficile à gérer numériquement.

Je le vis bien

Je vais le répéter plusieurs sur la plupart des aspects, ça se passe bien pour moi. Je ne rencontre pas de difficulté particulière, je suis plutôt heureuse, et ma vie de confinée me convient presque autant que ma vie d'avant. Et je ne serais pas surprise qu'elle me convienne beaucoup plus que la vie d'après…

Si ce soir on nous annonçait la prolongation jusqu'à la fin du mois d'août du confinement tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, je ne serais pas du tout dérangée.

Et j'ai choisi la fin du mois d'août un peu au hasard, je n'ai absolument aucune idée de mon endurance à cette situation. Je ne serais pas surprise de pouvoir la tenir indéfiniment, comme je ne serais pas tellement surprise d'être sévèrement lassée à la fin du mois de mai.

Je le vis tellement bien que je trouve que c'est plus facile d'aller gratter au fond du tiroir pour trouver les tout petits points négatifs qui me gênent le plus :

Au boulot

Déjà, malgré toutes les râleries que j'ai pu publier sur mon boulot, je dois reconnaître le privilège d'avoir un boulot qui me permet facilement télétravailler. J'ai ainsi à la fois la sécurité sanitaire de pouvoir rester chez moi et la sécurité financière de pouvoir continuer à travailler.

Le basculement

Je suis assez loin des centres décisionnels de mon employeur, donc je ne sais pas du tout ce qu'il s'est passé en coulisse.

Vu du bas de l'échelle, jusque pendant la deuxième semaine du mois de mars, tout avait l'air de continuer normalement et inconsciemment, comme d'habitude. Y compris les grands déplacements prévus pour la fin du mois de mars, et ça commençait à faire vraiment tard pour les organiser, je ne sais pas s'il n'y a que de la négligence organisationnelle dans ces dates.

Le vendredi 13 mars, au lendemain de grandes annonces du chef d'état, nous avons appris que la direction se penchait sérieusement sur la mise en application de tout ça.

Il est parait-il typiquement français d'avoir de jolies annonces de chefs supposant que l'intendance suivra, mais par chez nous on fait attention aux détails pratiques avant d'agir.

Tout le SI a été mobilisé le lundi 16 mars, et à partir du mardi 17 mars l'intégralité de l'entreprise fonctionnait en télétravail. Il y a quelque chose qui fait très chaud au cœur dans le fait d'avoir contribué, avec mes modestes compétences en administration système, à cet effort du SI. Serait-ce de la fierté ?

Ce basculement a été largement facilité par les efforts de longue durée pour généraliser le télétravail. Comme beaucoup d'entreprises françaises, il y avait pendant très longtemps de grosses réticences au télétravail, mais début 2019 une série de mesures ont été lancées pour améliorer le bien être des employés, dont le télétravail sans condition pour un jour par semaine, extensible à deux jours après une espèce de période d'essai à un jour par semaine.

D'autre part, les mouvements sociaux de décembre 2019 ont sérieusement bloqué la région parisienne, et ont probablement fourni l'occasion de faire une répétition générale de l'ouverture en urgence du télétravail à un ensemble d'employés, même si le site parisien est minoritaire dans l'entreprise.

Le nouveau quotidien

Ces jours-ci je travaille sur un projet avec un collègue sur un autre site, donc mon quotidien professionnel est depuis plusieurs mois du travail solitaire avec quelques audioconférences par semaine. La seule différence entre faire ça depuis chez moi et depuis les locaux de mon employeur, c'est que chez moi je n'ai qu'un seul écran, qui est de moins bonne qualité que chacun des deux écrans de mon poste professionnel. Avec un nouvel agencement des fenêtres, je suis pratiquement aussi productive.

Le revers de la médaille, c'est que je n'avais que des relations indirectes avec tous les collègues que je hantais lors des pauses, et ces relations ont complètement disparu.

Il y a bien une initiative de « point quotidien », une audioconf' dans laquelle chacun explique en deux phrases ce qu'il a fait et de ce qu'il va faire, mais du coup ça n'a pas le contenu informel des pauses café ou déjeuner, et ça a la froideur de l'audioconf' que j'ai déjà évoquée.

Cela dit, j'ai l'habitude des parenthèses dans les relations informelles avec les collègues, car je ne les maintiens pas pendant les congés ou les missions chez les clients.

Une chose qui me manque un peu est le rôle d'experte ou de référente technique que j'avais progressivement acquis dans l'open-space, où des collègues venaient me chercher pour une aide technique ponctuelle sur une activité qu'ils font. Je ne vis pas mal les interruptions (contrairement à d'autres gens dont j'ai pu lire le témoignage) et je trouve très satisfaisant de pouvoir apporter de l'aide comme ça.

Autrement, je suis assez fière d'avoir réussi à maintenir un semblant de normalité, comme travailler aux mêmes horaires que lorsque j'allais au bureau, et ne travailler qu'habillée. Mais je me suis peut-être laissée un peu aller sur l'apparence physique…

Les perspectives

Même si tout a l'air rose comme ça, quand je ne pense pas aux problèmes à résoudre dans l'immédiat, j'éprouve une certaine inquiétude pour le futur.

Mon employeur fournit ses services surtout dans la recherche et le développement de gros groupes industriels. Nous subissons donc les crises avec une certaine inertie.

Certains projets sont réalisés en coordination très étroite avec le client, et nos clients n'ont majoritairement pas nos possibilités de redéploiement en télétravail, et certains collègues se sont retrouvés sans rien à faire. Ce n'est pas mon cas, mais j'ai vu la foudre tomber pas loin de moi.

À l'inverse, les projets sur lesquels j'interviens en ce moment ont été délimités et budgetisés bien avant la première contamination humaine, mais tous les projets qui auraient dû être lancés ces jours-ci sont reportés ou annulés.

Donc les années qui viennent promettent d'être difficiles, tant à l'échelle de l'entreprise, sur les résultats financiers, qu'à l'échelle individuelle, sur la quantité de chiantise qu'il faudra tolérer dans les missions.

Le reste du temps

Les relations humaines

Le principal effet du confinement sur moi, c'est de ne plus voir personne, en dehors de mon homme avec je vis du coup presque en permanence.

J'en ai déjà parlé plus haut, les relations construites sur des fondements physiques passent pour moi très mal au numérique. Les skypéros et autres visioconf' de groupe ne marchent pas du tout pour moi.

À l'inverse, mes relations numériques sortent renforcées du temps supplémentaire que je peux y consacrer, et c'est World of Warcraft qui a récupéré la plus grande partie de ce temps réarbitré.

Du coup, en gagnant d'un côté et en perdant de l'autre, le résultat net n'est que très légèrement négatif.

Quant à la relation avec l'homme dont je partage l'habitat, je suis ravie que ça continue à bien se passer. De ce que je peux lire, ce n'est pas donné à tous les couples…

Confinement et évasion

Dans l'ensemble, je vis très bien ce confinement. Je ne sais pas trop expliquer pourquoi, juste que ces contraintes ne me dérangent pas, et je ne me suis pas (encore ?) lassée.

Depuis le soir du lundi 16 mars, je n'ai passé qu'une demi-heure en dehors de l'appartement, et c'était pour aller dans le garage vérifier quelques bricoles sur ma moto, sans sortir du bâtiment.

En revanche, mon homme semble le vivre de moins en moins bien, ce qui explique que je lui laisse toutes les occasions de sortir, comme descendre les poubelles ou faire les courses.

Ça a l'avantage supplémentaire de me protéger de l'attestation de sortie, donc on gagne tous les deux à cette répartition inégalitaire des tâches.

À l'inverse, pendant les premières semaines il y avait une espèce de confinement mental que j'ai eu de plus en plus de mal à vivre. Et puis j'ai fini par me souvenir de mon besoin de fiction, car l'absence de transports en commun a supprimé ma seule occasion de lecture. Du coup je me suis donné un créneau quotidien de lecture (ou d'écriture de weblog), et ça va beaucoup mieux.

Je trouve un peu triste de n'avoir toujours pas retenu la leçon ce billet qui a un an et demi, il est encore complètement d'actualité, à l'exception de la situation présente qui démontre clairement qu'il y a bien un besoin de fiction et pas seulement de calme pour introvertie.

L'inconfort de l'incertitude

Si je trouve que dans l'ensemble je vis très bien le confinement, ses extrémités ont été beaucoup plus pénibles pour moi.

Je me souviens de début mars, j'avais encore pas mal de choses prévues à diverses échéances, et voir tous les plans se faire « coronannuler » l'un après l'autre était source d'émotions passablement négatives.

J'aurais beaucoup mieux vécu un arrêt brutal de tout, et de façon plus générale j'ai beaucoup mieux vécu les annulations que les incertitudes sur la possibilité ou non que telle ou telle chose ait lieu. Il y a un certain confort à avoir en tête un avenir vraisemblable, et symétriquement un gros inconfort dans l'incertitude.

Du coup, lorsque le confinement général a commencé, il ne restait plus rien dans ma vie à annuler, et j'ai retrouvé une certaine sérénité. Je me souviens que j'ai été soulagée de l'espèce d'oppression mentale assez brutalement, en deux fois, après l'annonce du télétravail généralisé et ensuite après l'annonce de l'annulation du dernier évènement personnel dans mon agenda.

Récemment, cette sérénité commence à s'effriter. Je ne comprends pas vraiment comment tout le monde s'est débrouillé pour comprendre une fin de confinement le 11 mai, alors que je n'ai entendu parler que de prolongation du confinement jusqu'à cette date avec une suite à déterminer.

J'éprouve une certaine résistance envers la quantité croissante de plans d'« après 11 mai » qui commencent à sortir autour de moi. J'ai l'intuition que trop de gens vont vouloir vivre le 11 mai comme une libération, que le mois de juin verra une deuxième vague terrible, et que la collision entre le mouvement de déconfinement et le mouvement de reconfinement va semer un chaos qu'on n'imagine pas encore d'ici.

Non, ce n'est pas contradictoire avec mes prédictions récentes, parce que je prédisais un retour au statu quo seulement après la crise, sans préjuger de la quantité de chaos avant qu'elle soit terminée. D'autre part, mon pessimisme du paragraphe précédent est également un scénario possible parmi un certain nombre d'autres scénarios (moins pénibles) que je garde en tête instinct parce qu'ils me semblent aussi tout à fait valables.

D'ailleurs, je suis très reconnaissante envers mon employeur, qui ne s'empresse pas de planifier quelque chose pour le 11 mai, et attend de voir ce que l'avenir nous réserve avant de sortir du télétravail intégral.

Conclusion

Je me souviens des cours d'écriture où j'ai appris que les articles de journaux sont construits comme une chaîne logique prise à l'envers. Dans mes billets habituels, je pose des bases, je construis dessus, et je couronne cet édifice intellectuel par ma conclusion. On m'a appris que les articles de journaux sont faits dans l'autre sens pour donner les informations les plus importantes au début, et permettre à chaque lecteur de continuer avec autant de chainons qu'il lui manque jusqu'à raccrocher les wagons.

Dans l'espoir de faciliter la vie d'un éventuel lectorat qui se perd en route dans mes murs de texte trop longs, j'ai fait l'exercice que j'avais appris à l'époque, et j'ai inversé ma construction pour commencer par la conclusion et ensuite ajouter les fondations en dessous.

Sauf que du coup, je ne sais pas quoi mettre à la fin. J'ai déjà tout conclu au début, il ne me manquerait guère qu'un envoi et une signature.

Que pensez-vous de cette construction ? Est-ce que ça vaut la peine de tordre ma logique naturelle ? Ce billet vous serait-il plus agréable avec les leçons apprises à la place de la présente partie ? Ou moins ? Et comment rattraper les lecteurs que j'ai perdus en route pour les soumettre aux mêmes questions ?

Commentaires

1. Le mercredi 10 juin 2020 à 21:38, par _FrnchFrgg_ :

Je suis content d'apprendre que le confinement s'est bien passé pour toi. Pour nous aussi, tout va plutôt bien, même si évidemment Virginie n'a jamais été confinée.

2. Le samedi 13 juin 2020 à 11:35, par Natacha :

_FrnchFrgg_ c'est toujours un plaisir de te revoir sur ces pages, et je suis heureuse d'apprendre que ça se passe bien par chez toi.

Il faudrait vraiment qu'un jour je me bouge et que je repasse dans ton coin, ça fait super-longtemps qu'on ne s'est pas vus.

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