Nouvel Confinem'An

Au début du mois je croyais être originale avec mon idée de rétrospective sur un an de bouleversements liés à l'actualité, et je vois depuis une semaine qu'en fait pas du tout, mais j'ai l'impression d'avoir quand même quelques pierres intéressantes à jeter sur l'édifice.

Après avoir fait la bamboche pour le Nouvel An grégorien, puis pour le Vieux Nouvel An, puis pour le Nouvel An chinois, quoi de plus naturel que de fêter le Nouvel Confinem'An ?

J'ai déjà écrit moult fois que je ne suis pas douée pour les rétrospectives et autres bilans de nouvelle année, parce que je cherche les leçons au fur et à mesure de ma vie, et j'ai en permanence suffisamment de recul pour ne plus rien avoir à trouver à l'heure traditionnelle des bilans.

Je le pense toujours en général, mais 2020 a eu la particularité d'être riches en bouleversements, et m'y adapter m'a fait changer inhabituellement rapidement. Donc je pense qu'il y a des choses intéressantes à trouver en comparant Moi-d'Il-Y-A-Un-an et Moi-Maintenant.

Le calme avant la tempête

Je vais quand même faire un peu comme tout le monde, et je vais commencer par le récit de mon Avant-Catastrophe, les derniers jours avant la catastrophe. J'ai déjà décrit ici mon assignation à domicile, mais pas encore ce que j'ai vécu juste avant.

Je ne suis pas tellement au courant de l'actualité, peut-être un peu plus maintenant qu'à l'époque, donc j'ai passé le mois de janvier 2020 dans l'insouciance la plus complète.

Au mois février 2020, il a commencé à être plus souvent question de coronavirus, ça a réveillé des vieux souvenirs de cours de virologie, et je l'ai pris avec la rigolade des trucs graves sur lesquels je n'ai aucun pouvoir et qui ne concernent pas vraiment, par exemple en jouant avec le mot « coronannuler ».

Au début du mois de mars 2020, je m'attendais à ce que la vague épidémique traverse la France, mais j'avais encore relativement confiance dans les dirigeants de ce pays pour gérer ça à peu près correctement.

Et par « confiance » et « à peu près correctement », je m'attendais à quelque chose du même ordre que les gilets jaunes et la grosse grève des transports sur le quotidien, éventuellement avec un côté crise de 2008 par-dessus. Peut-être un peu plus fort que tout ça, mais dans le même ordre de grandeur. De la pagaille mais pas une catastrophe, quoi.

Je voyais ce que l'on appelait à l'époque les « confinements », en Chine puis en Italie, un peu comme quelqu'un qui s'ampute un membre tout seul, mais à l'échelle d'une nation : une catastrophe héroïquement auto-infligée pour éviter une catastrophe encore pire.

Quand c'est loin, comme randonneur de l'extrême tout seul dans la cordillère des Andes dont une jambe est coincée sous un immense rocher après un éboulement, ou comme un confinement en Chine, je trouve que c'est une mesure exagérée pour ce que je connais mais peut-être raisonnable dans ce contexte (je ne connais pas du tout l'état des services de secours dans la cordillère des Andes, si ça se trouve ils n'ont rien à envier à Paris).

Quand c'est plus proche, comme un ouvrier du bâtiment dont une jambe est coincée dans une machine alors qu'il est tout seul sur le chantier en Île-de-France, ou comme un confinement en Italie, je trouve que c'est une mesure exagérée qui ne peut être envisageable que parce que beaucoup de choses ont indépendamment tourné horriblement mal (la machine n'aurait pas dû pouvoir être utilisée avec des membres à proximité, un arrêt d'urgence aurait dû être possible, l'ouvrier n'aurait pas dû être seul, des secours auraient dû pouvoir intervenir avant que quiconque ait le temps de s'auto-amputer, etc).

L'Italie était cependant assez loin de moi pour que tout ça ne reste qu'une histoire, au moins au niveau de la charge émotionnelle.

Je n'en ai plus de souvenir aujourd'hui, mais d'après mes notes, c'est le soir du jeudi 12 mars 2020 que j'ai commencé à ressentir inquiétude et incertitude, suite au discours présidentiel. Il me semble que ce n'était pas le fond des décisions, mais la façon de le communiquer, qui a enterré mon impression qu'il y avait un plan tenu secret par plaisir de prendre les gens pour des cons, et que c'étaient juste une bande de poulets décapités perdus sans leur playbook.

Cela dit, ce ressenti était loin de me submerger. Dans différentes rétrospectives je lis que des gens étaient sidérés, d'autres étaient en larmes, etc ; de mon côté j'ai seulement élargi la gamme de futurs potentiels que j'imaginais.

Même si je serais une très mauvaise survivaliste, j'ai été exposée aux idées des preppers, et j'ai réfléchi aux différentes formes de rupture de normalité. J'étais donc capable d'imaginer des scénarios bien pires que ce qui me semblait réaliste dans cette période.

Globalement, la maladie ne me semblait pas assez grave pour remettre en question les infrastructures, donc une bonne part de la normalité me semblait fiable à court terme. Je n'aurais pas fait de pari sur leur survie à moyen terme, car les conséquences indirectes me semblaient floue (par exemple, je pouvais envisager un soulèvement populaire qui mènerait à un quatrième empire qui mènerait au sabotage d'infrastructures par la résistance).

Le vendredi 13 mars 2020, j'ai pour la première fois emmené mon ordinateur portable professionnel chez moi en rentrant du boulot, « au cas où ». Et j'ai pu voir que le VPN était mal configuré.

Le samedi 14 mars 2020, j'étais encore suffisamment dans l'entre-deux pour aller faire des courses peu urgentes comme si la vie allait continuer normalement mais que je ne pourrai peut-être bientôt plus les faire.

Par exemple, j'ai acheté une recharge de thés et d'infusions pour mon lieu de travail, alors qu'il devait me rester deux semaines de réserve. Donc j'étais à la fois en train de craindre des problèmes logistiques futurs, tout en supposant une présence dans les locaux de mon entreprise pour des semaines.

D'ailleurs hier, le mardi 16 mars 2021, j'ai retrouvé cette sensation, en réorganisant mes plans pour refaire une réserve de lentilles de contact, par crainte que ça devienne rapidement beaucoup plus difficile.

La vie n'est pas un film catastrophe

Par rapport aux différents scénarios-catastrophe auxquels je me suis préparée dans cette deuxième semaine de mars 2020, j'ai fait une erreur majeure sur l'appréciation de la vitesse d'évolution de cette situation.

Je pensais que la maladie se répandrait comme une traînée de poudre, et que l'assignation à domicile généralisée ne ferait que retarder l'inévitable (j'ai peut-être été influencée par les réflexions de David Madore qui ont été la principale source d'approvisionnement des miennes).

Je m'attendais donc à une crise sanitaire aigüe, qui se consume violemment et rapidement, et qui serait la partie « facile » du scénario, et dont découleraient des crises secondaires, sociales, politiques, économiques, ou autres, ou en combinaison, et qui seraient les vrais tests de notre civilisation.

Bref, j'ai confondu une pandémie avec un tsunami ou un tremblement de terre ou un glissement de terrain ou une éruption volcanique.

Je suppose que c'est à ça qu'on voit que j'ai eu des cours de virologie mais pas de cours d'épidémiologie.

Avec le recul, je pense que c'est de cette mauvaise appréciation qu'a découlé mon craquage : j'étais partie pour encaisser la partie sanitaire en serrant les dents, pour voir comment gérer durablement la suite, et en réalité la partie sanitaire avance au ralenti et il n'y a pas (encore ?) de partie suivante.

D'ailleurs je trouve que pour cet examen planétaire, nous avons tiré un sujet plutôt facile, sans vouloir manquer de respect aux victimes et à leurs proches, et c'est probablement aussi marqué d'un biais de virologie sans épidémiologie. Il n'y a comme difficulté particulière que son R₀ à 3 (comme on le croyait à l'époque), de son côté respiratoire, et des séquelles (qu'on ignorait à l'époque).

Je ne voudrais pas angoisser inutilement mon lectorat, mais c'est un virus fragile (il en existe qui survivent des semaines sur les surfaces inertes), dont la contagion est courte (on compte des jours, pas des mois ou des années), dont les symptômes visibles surviennent rapidement (pareil, des jours), qui ne se transmet que de personne à personne, sans vecteur animal (va tracer les contacts des moustiques), sans réservoir animal (imagine un pathogène qui passe indistinctement des muridés aux humains et vice-versa), sans évasion du système immunitaire d'un individu infecté, et qui a touché en premier des pays riches (donc on a jeté des tonnes d'argent dessus avant d'avoir des dizaines, voire des centaines, de variants à faible immunité croisée).

Et sincèrement, vu la prestation mondiale, je suis très pessimiste sur les futures pandémies.

Et ce d'autant plus que je crains que les réactions politiques à la présente pandémie soient similaires aux réactions au terrorisme, en retirant des ressources aux mécanismes utiles en général pour les donner à ce qui aurait été utile seulement pour l'attentat ou la pandémie qui vient de se produire (par exemple multiplier les lits de réanimation en faisant des économies sur le savon dans les toilettes).

Natologie de crise

De la même façon que ce n'est que lorsque les choses tournent mal qu'on peut voir la qualité des systèmes automatiques, les situations dégradées montrent des facettes profondes des gens qui permet de mieux les connaître. Ou plutôt, en l'occurrence, se connaître.

J'ai l'impression pécher par arrogance quand j'écris, comme dans Usurper ou suivre ?, que je me sens capable de garder la tête froide dans un panel de situations plus large que la plupart des gens que je côtoie, et que même dans la pression et les imprévus je suis capable d'adapter les décisions tactiques à un environnement imprévu et changeant.

Ce basculement d'il y a un an me semble être un nouvel exemple de situation dégradée que j'ai plutôt bien géré, aussi bien tactiquement que stratégiquement à court terme, avec pour seule limite l'erreur d'appréciation déjà évoquée.

En y repensant, j'ai l'impression que ce résultat n'est pas seulement une question de garder la tête froide et de rester pragmatique, mais aussi de gérer l'inconnu.

Ma tendance naturelle à l'autodévalorisation m'empêche de me considérer confortablement comme intelligente, au point d'invoquer Mme Golovina pour en parler, mais un autre contournement est de chercher une caractérisation plus précise : il n'y a moins d'ego dans « j'ai des facilités dans tel domaine précis » que dans « je suis intelligente ».

La plupart de mes bons résultats professionnels me semblent imputables en majorité à un seul « super-pouvoir » : ma capacité à gérer l'inconnu.

L'exemple le plus frappant est la rétro-ingénierie. Je peux voir passer une fonction get_special_foobar, et continuer sans avoir la moindre idée de ce qu'est un foobar et en quoi celui-ci est spécial. En continuant, je vais peut-être inférer une certaine intuition des foobar spéciaux ou non, et éventuellement réviser ce que je croyais savoir à la lumière de nouvelles informations (dans une démarche similaire à mon habituelle recherche de la vérité).

Je ne sais pas s'il y a deux mécanismes différents dans le fait de continuer malgré l'inconnu, et dans le fait de manipuler des concepts malléables et de remettre en question leurs dépendances à chaque mise à jour. Je les ai traités comme deux points différents d'un même continuum d'une seule compétence, mais je peux me tromper.

Dans le cas de mars 2020, comme les infrastructures ont globalement très bien résisté à la crise, faire face à la rupture de normalité ne reposait pas sur le remplacement de ces infrastructures (comme on voit souvent chez les preppers), mais seulement sur l'adaptation aux changements quand ils viennent et la gestion de l'incertitude sur les changements futurs.

Pour diverses raisons personnelles, je ne m'attends pas à survivre aux pires scénarios des survivalistes, et je ne cherche pas à pouvoir y faire face. À quoi bon apprendre à braconner gibier et poissons quand on a besoin de nutriments qu'ils n'apportent pas ? Je suis en paix avec mon extinction en même temps que celle de notre civilisation.

Quelque part, cette crise est juste au niveau idéal de mes capacités : juste assez peu grave pour éviter mes points faibles, et juste assez grave pour mettre en valeur mes points forts.

Cela dit, c'est bien gentil de mettre en valeur mes points forts, mais ça reste la méga-merde dans ce pays, et à choisir j'aurais préféré me passer de cette leçon et ne pas déménager en Absurdistan.

À ce stade, je me demande juste si je n'aurais sur-compensé ma tendance à l'autodévalorisation. Ce billet est-il trop arrogant ? Suis-je au bord de l'overdose d'autosatisfaction ? Me faut-il en urgence une injection intracardiaque d'humilité ?

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