Je craque

Je ne suis pas trop au fait des trigger warnings, mais je sais qu'il y a des gens qui évitent ces nouvelles en rapport avec la crise sanitaire en cours. Comme ce billet ne va parler que d'autoexploration sur mon état émotionnel ces deniers temps, qui n'est pas joli-joli, vous pourriez vouloir le garder pour plus tard, ou le zaper complètement, je comprendrais, j'en ai déjà fait de même moi-même.

Comme dit précédemment, j'ai la chance d'avoir bien vécu mon confinement, et même si j'avais des soucis mineurs avec mon déconfinement, ça allait encore plutôt bien. Je ne mets pas le tag Suite à ce billet car il n'y a pas besoin des épisodes précédents.

J'ai eu l'impression d'avoir été très prudente avec mes prédictions, mais je suis toujours partie du principe que mon état émotionnel allait spontanément évoluer plutôt lentement, et qu'il n'y aurait que des évènements extérieurs qui pourraient me bousculer.

Comme le montre le titre ce billet, j'ai eu tort.

Les mille coupures

J'avais raison dans le sens où ce n'est pas une évolution spontanée, je ne suis pas rentrée dans un cercle vicieux dans ma tête. C'est l'accumulation de petites évènements extérieurs, chacun tellement dérisoire que je suis sûre que je pourrais les gérer individuellement sans même y penser, qui m'ont fait franchir le point de rupture.

Je ne sais pas trop où ça a commencé. J'ai commencé à sentir mes limites il y a quelques semaines, comme les dernières répétitions approximatives d'un entraînement en force, mais je ne sais pas si ce qui était avant a rempli le vase à mon insu ou si j'ai démarré sans passif.

Le masque en extérieur

Le premier coup que j'ai senti, c'était le port du masque obligatoire en extérieur, d'abord dans quelques rues que j'ai pris soin d'éviter. Naturellement, chaque élargissement des zones a été un nouveau coup.

Je ne suis pas experte en épidémiologie ni en santé publique, je ne suis pas anti-masque, je ne prétends pas avoir de réponse ou de préconisation sur le fond. Je critique la façon dont c'est fait, et dont ça résonne avec moi et avec les gens comme moi (s'il y en a).

Quelqu'un d'autre l'a dit tellement mieux que moi : si je vois une logique, je peux m'habituer, même si je n'approuve pas la logique ; mais quand il y a aucune logique j'avoue que c'est hyper dur.

Vu d'ici, on dirait que les mesures n'ont pas été choisies pour leur efficacité, mais pour leur pénibilité. Sur l'exemple de la comédie sécuritaire (security threater) dans les aéroports, faire de la « comédie sanitaire », pour montrer aux gens qu'on fait quelque chose.

Et comme c'est moins efficace qu'un placebo, la propagation continue, et dans une logique façon shadok, si ça ne marche pas c'est qu'il faut continuer plus fort.

Le masque au boulot

Autant j'ai été admirative sur les réactions de mon employeur pour l'entrée en confinement, autant je trouve cette rentrée plutôt mal gérée.

Je leur laisse le vide décisionnel pendant le mois d'août ; je ne trouve pas très glorieux d'arrêter le temps pendant que les chefs sont en vacances, mais dans une petite structure on peut pas avoir un facteur d'autobus terrible.

En revanche, à la rentrée, alors que les indicateurs sanitaires nationaux comme locaux devraient inciter à la prudence, on continue le plan de déconfinement lancé début juillet, avec du présentiel obligatoire pour tous au moins jour par semaine, poussée à au moins deux pour certains projets et certains chefs.

Et puis une semaine plus tard, comme les indicateurs ne s'arrangent vraiment pas, le masque est devenu obligatoire en permanence dans tous les locaux, à moins d'être seul dans la pièce, sans autre exception explicite.

Donc on ne peut manger ou boire que dans les toilettes, ou quand il n'y a pas d'autre collègue dans l'open-space.

Résultat, il faut violer un ordre direct et sans ambiguïté du grand chef, mais pas trop, parque quand même voilà quoi.

La mesquinerie

Contrairement à la comédie sécuritaire, il y a un élément visible dans le port du masque. Du coup, tous ceux qui n'en portent pas, quelqu'en soit la raison, deviennent des cibles acceptables pour toutes les mesquineries plus ou moins violentes.

Pendant un bon bout de temps j'ai eu l'impression de me sentir isolée avec cette idée, qui me semblait pourtant être de la décence tout à fait naturelle, jusqu'à ce qu'un tweet avec des idées similaires arrive dans ma TL

Ça fait depuis des semaines que ce n'est plus du tout en fonction du virus que je décide de mettre ou non un masque, mais en fonction de ce que mes congénères me feront potentiellement subir.

On m'a objecté que les anti-masques sont plus violents que les anti-anti-masques ; ils ont certainement eu un plus grand écho médiatique vu d'ici, mais je ne sais pas à quel point c'est représentatif (cf le point suivant), et surtout les anti-masques ne s'en prennent qu'à ceux qui les ciblent, donc je ne me sens personnellement pas trop en danger, alors que les anti-anti-masques s'en prennent à des gens qui n'ont rien demandé à personne.

D'un autre côté, qu'attendre d'autres des braves gens ?

La monoculture médiatique

Ça fait un peu pompeux comme titre, mais je suis particulièrement frappée par le manque de diversité dans les idées que je trouve dans les médias généraux.

Je n'ai jamais été fan de débats, et ça fait depuis plusieurs années que les clashs me font penser à du catch, mais là j'ai encore plus fort qu'il n'y a qu'un seul message possible, et que toute remise en question ou même en perspective est inconcevable.

Je pense tout particulièrement à cette interview de Marc Jantkowiak où les journalistes donnent l'impression que remettre en question une obligation du port du masque c'est aussi délirant que s'enfoncer un clou rouillé dans la fesse droite.

Le délire sécuritaire

Je me demande dans quelle mesure c'est une redite du point précédent, mais la politique d'extrême-droite du ministre de l'intérieur n'aide pas non plus à la sérénité.

Et je me demande sérieusement si c'est le résultat du priapisme dudit ministre qui a enfin le portefeuille de ses rêves ou seulement une grosse ficelle pour remplir l'espace médiatique avec autre chose que la crise sanitaire.

Dans les deux cas, ça me donne envie de verser mon déjeuner dans le caniveau.

La monomanie

Il paraît qu'une grosse majorité des français veulent qu'on continue de pomper plus d'obligation de port du masque. Cette fixation sur le masque me laisse perplexe et me semble très malsaine.

En réalité, les gens ne veulent pas du port du masque, ils veulent un totem d'immunité. Les caniveaux débordent, la crasse mousse jusqu'à leur taille, et ils lèvent la tête en criant : « sauvez-nous ! »

Je me souviens que j'ai pris conscience que j'avais ma perspective un peu cassée lorsque j'ai vu passer l'information que le masque, lorsqu'il est au top et bien porté et tout, a une efficacité de 70 à 90 %, et que je me suis que c'est justement au niveau des 83 % la roulette russe.

Le craquage

Maintenant que j'ai bien énuméré toutes les gouttes d'eau qui me sont tombées dans le vase, ça veut dire quoi concrètement, « craquer » ?

Je commence à avoir l'impression que les gens sont des veaux, à qui on fait avaler n'importe quoi. Que les gouvernants sont des sangsues qui font tout ce qu'elles peuvent pour s'accrocher à leur pouvoir et à leurs profits, sans même s'occuper de la pérennité des ressources qu'ils exploitent.

Et ça, c'est quelque chose qui me fait tiquer, parce que je ne lirais pas un paragraphe entier de quelqu'un qui professe ce genre d'idées avant d'aller faire quelque chose de plus intéressant de mon temps.

Ce n'est jamais bon de se croire beaucoup plus malin que les autres, peu importe que ce soit le cas ou non. Je croyais pourtant être à l'abri de ce travers. Certes, je m'inclus dans ces veaux, mais cette description suppose que la plupart d'entre eux n'ont pas conscience de cette situation.

À part ça, madame la marquise, je manque de motivation pour tout mais plus particulièrement pour le boulot, le moral fait de temps en temps des piqués assez vertigineux, je fais régulièrement de l'exercice physique assez intense, je crois que je suis passablement plus irritable, et j'ai des accès de pessimisme encore pire que d'habitude. Par exemple l'autre jour, j'ai trouvé tout à fait possible que le covid s'installe comme le SIDA, et les masques comme les préservatifs ; et un autre jour qu'on passe par une crise politique violente façon Bélarus ou États-Unis avant la fin des crises en cours.

C'est dire à quel point je suis atteinte…

D'un autre côté, c'est vrai qu'une fois encore, j'ai plutôt beaucoup de chance, si mon craquage n'est (pour l'instant) que ça.

Commentaires

1. Le vendredi 11 septembre 2020 à 22:58, par Balise :

Je crois qu'essentiellement t'es pas la seule à craquer, qu'on en est tous un peu là, et qu'on a tous plus ou moins des mécanismes plus ou moins adaptés pour tenter de tenir le coup. Même si on est revenu de la théorie de Kübler-Ross sur le deuil, les histoires de déni ("m'en fous je mettrai pas de masque"), de colère ("tous des veaux et/ou des cons"), de marchandage ("si je mets bien mon masque ça va s'arrêter ?") et de dépression ("ça va jamais s'arrêter et c'est la fin de la civilisation qu'on a connue jusqu'ici") sont des réactions "communes" - et j'ai l'impression qu'on en est tous à se rendre compte qu'on a pas fini d'en baver avec ce con de virus, et qu'il va probablement falloir faire des sacrifices, et que personne aime ça (Et par "tous en train de" - y'a probablement une belle courbe en cloche centrée sur, eh, maintenant, le mois dernier, le mois prochain, sur "quand est-ce que l'individu arrive à cette conclusion-là"). Et que beaucoup d'individus dans la population passent par une ou plusieurs ou toutes ces phases-là (sans même considérer ceux qui ont EFFECTIVEMENT perdu un proche ou se mangent des symptômes plusieurs mois après la maladie...)

Bref. Je cherche pas à diminuer/trivialiser ce que tu ressens, juste ... à tenter maladroitement de faire preuve d'empathie - t'es pas la seule.

Pour la question spécifique de la pénibilité vs l'efficacité, c'est aussi une question d'efficacité vs observance. J'ai dans l'idée, peut-être naïve, qu'introduire des mesures là où elles ne sont pas TROP pénibles aide à normaliser / éduquer. Et que c'est peut-être plus efficace sur le long terme d'introduire les contraintes progressivement que d'avoir un diktat à large spectre immédiatement qui s'avère pas maintenable par la majorité de la population. Il est probable aussi que je donne trop de bénéfice du doute aux gens qui établissent les règles en question ;)

L'autre point c'est aussi qu'il y a deux dimensions : la prévention de l'infection d'une part, et le traçage en cas d'infection d'autre part. En Suisse, le compromis a l'air d'être autour du "quand le traçage des contacts est vraiment casse-couilles (transports, magasins), on impose le masque et on essaie VRAIMENT d'éviter la propagation. quand on sait à peu près comment contacter les gens, on espère qu'ils feront pas les cons (LES MESURES BARRIÈRE™) et au pire on espère qu'on a les outils pour étouffer le cluster dans l'œuf". L'efficacité est discutable. Mais le raisonnement initial est pas complètement con.

Pour les bureaux, eh, c'est compliqué. J'ai beaucoup de mal à comprendre comment - en tous cas dans nos métiers - il peut être vu comme "plus intelligent" d'être sur site avec un masque qu'en télétravail sans masque. Et même de manière générale - je regrette que les employeurs laissent pas plus le choix de ce qui est faisable/plus confortable. Je bosse à 60%, et majoritairement en télétravail en ce moment parce que j'ai du bol. Et très franchement, les jours où je vais au boulot... ben c'est les jours où j'ai le plus de "comportements à risque" - y compris avec des gens que finalement je connais pas plus que ça en dehors du bonjour autour de la machine à café. Ça me chagrine (et ça m'angoisse.)

De manière générale, les gens qui prennent les décisions naviguent aussi à vue, en situation de crise, dans un environnement mal connu et dont la connaissance qu'on en a change fréquemment. J'aimerais pas être à leur place...

2. Le samedi 12 septembre 2020 à 20:36, par Natacha :

Honnêtement, je ne sens pas trop l'empathie, mais je ne suis pas très douée pour ça non plus, donc c'est peut-être moi qui perçois mal. En revanche, ton commentaire a eu un effet émotionnel très positif sur moi, surtout par son côté posé et bienveillant, qui chatouille la nostalgie de l'époque des blogs avant qu'ils soient supplantés par les rézossossiots. C'était presque aussi efficace que l'effet cathartique de la rédaction du billet, et je t'en suis très reconnaissante.

Cela dit, sur le fond, mon « tous des veaux » ne relevait pas de la colère, mais de l'impression d'avoir compris le puzzle (immédiatement suivie de la suspicion devant un modèle aussi simple de dynamique de la population, comme décrit dans le billet).

Je crois que je ne suis pas tellement colérique, je ne trouve pas trop ça dans mes souvenirs (ou alors je passe complètement à côté, ce qui est possible aussi).

Et puis, si j'imagine bien que tout le monde est plus ou moins en train de craquer, j'ai quand même l'impression que ce n'est pas une période habituelle au craquage, je m'attends à ce qu'il y en ait plus pendant le confinement, au début du déconfinement, ou dans le gros de la deuxième vague. Dit autrement, je suppose que la goutte d'eau qui fait déborder le vase a plus de chances d'arriver dans les périodes de grosses gouttes fréquentes alors que j'ai l'impression que nous sommes encore dans une périodes de petites gouttes éparses.

Autrement, je suis sensible à ta défense des politiques des grands décideurs, et les motivations positives que tu évoques sont tout aussi vraisemblables que les motivations égoïstes et de couverture de l'incompétence que j'ai envisagées aussi ; et c'est justement là le problème. Le métier de ces gens là, c'est un peu de vision et beaucoup de comm', et si la comm' ne suit pas, ils ne font juste pas leur métier.

Ou comme (encore une fois) quelqu'un d'autre que moi l'a beaucoup mieux dit, « ces gens ne savent pas diriger, c’est à dire faire un discours audible avec les principaux objectifs et moyens clairement définis qui puissent guider. »

Mais par rapport à ce que tu décris de la suisse, ici le traçage est passé sous silence (j'ai envie de dire pour camoufler l'avion renifleur qu'a été StopCovid) et les gestes barrière sont aussi très peu évoqués. J'étais sérieuse quand je parlais de monomanie du masque, et c'est une aberration totale.

Et sur les bureaux, je partage ton incompréhension. Je n'ai jamais compris la culture managériale du présentisme, mais après s'être gargarisé de notre efficacité pendant le confinement et devant la clarté du risque sanitaire, j'y vois encore moins de sens.

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