Journal d'une apprentie motarde, leçon n°6

Avec cette leçon, j'ai commencé par emmener la grosse moto sur le plateau, et j'ai pu expérimenter de première main la difficulté de faire des choses à froid. J'étais vraiment beaucoup moins à l'aise que pour le retour dans la leçon précédente.

De la même façon, assez au début de la leçon, j'ai revisité le freinage d'urgence, et ça s'est passé nettement moins bien que la dernière fois.

À l'inverse, le retour du plateau et les exercices de freinage d'urgence juste avant de partir se sont beaucoup mieux passés, en progrès par rapport à la leçon précédente.

Je crois que c'est la première fois de ma vie que je constate une différence aussi flagrante entre à froid et après un certain échauffement. Dans tout le reste de ma vie je suis assez égale à moi-même, au moins dans ce qui est cognitif, qu'il s'agisse d'activités purement intellectuelles ou de coordination et de savoir-faire.

En dehors de ces leçons sur le chauffage, j'ai passé la majorité du temps à essayer de m'en sortir sur le lent. Et ça ne veut juste pas.

En y repensant plus calmement, je vois qu'il y a un gros écart de ma maîtrise de l'allure lente, voire très lente, entre la ligne droite et les virages.

Certes, tout le monde trouve la ligne droite plus facile, au point de penser que l'exercice est intrinsèquement plus facile, mais l'écart de maîtrise semble inhabituellement grand chez moi, au point d'avoir été provisoirement surestimée par l'encadrement sur ma capacité à faire ce parcours lent.

Ou en réalité, la partie chronométrée du parcours lent, car je n'ai même pas du tout essayé le demi-tour avec arrêt au milieu ni la partie avec passager.

J'ai fait ce que j'ai pu pour essayer de m'en sortir, mais vu d'ici les progrès étaient loin d'être flagrants.

Pour se changer les idées devant ce manque de progression, j'ai été initiée à l'évitement.

L'exercice de l'évitement est assez facile à décrire : face à un obstacle trop proche pou faire le freinage d'urgence, on enchaine rapidement deux virages pour se déporter latéralement d'environ deux mètres sur une distance assez courte (je crois que c'est sept mètres), ce qui permet d'éviter par exemple un obstacle surprise comme une portière de voiture stationnée ou une poussette qui déboule derrière une camionnette.

L'intérêt de cet exercice est de se faire à une vitesse telle que la technique dite du contre-braquage soit nécessaire.

En gros, s'agit d'une conséquence de l'effet gyroscopique, qui fait que pour tourner on ne pousse pas le guidon avec la main du côté extérieur (comme pour tourner avec un vélo à faible vitesse), mais avec la main du côté intérieur, ce qui a l'air contre-intuitif et fait couler beaucoup d'encre et de pixels, alors qu'en vrai il paraît que ça vient tout seul.

Ma théorie personnelle sur la question est que c'est aussi contre-intuitif que de dire que si on pousse un chariot, il avance, mais si on se monte sur le chariot et qu'on pousse sur un mur, il recule. Ce n'est pas un paradoxe que le fait de pousser provoque un résultat opposé suivant la situation, parce que la situation s'intègre à l'intuition, et le paradoxe n'apparaît que lorsque les mots ne décrivent pas suffisamment la situation concrète.

Concrètement, pour tourner une moto à faible vitesse, l'effet gyroscopique est négligeable, et pour tourner on fait tourner le guidon, ce qui se fait au moyen d'une poussée du côté extérieur, et ça a pour conséquence de faire pencher la moto et de changer de direction.

Alors que quand la vitesse est suffisante pour que l'effet gyroscopique domine, il paraît qu'on n'a pas la force pour faire tourner le guidon, et on tourne en faisant pencher la moto, ce qui a pour conséquence de tourner le guidon et de changer de direction. Et on peut faire pencher la moto soit en déplaçant son corps, ce qui est très bien pour les virages peu serrés mais trop lent pour réussir l'exercice d'évitement, ou utiliser la précession gyroscopique de la roue avant, ce qui se fait en poussant le guidon avec la main du côté intérieur (ce qui est bien l'action opposée à celle lorsque la vitesse est faible).

Mais on ne s'emmêle pas entre les deux (ou du moins, je ne m'emmêle pas) parce que la poussée elle-même n'est pas consciente, seul le résultat escompté l'est. Le lien est aussi direct qu'entre le mouvement horizontal de la main sur la souris et le mouvement vertical du pointeur.

Cette intuition est d'autant plus facile à acquérir que le retour haptique est différent suivant la situation. Sans effet gyroscopique, pousser le guidon le fait tourner sur son axe, alors qu'avec cet effet la poussée fait descendre ce côté du guidon, avec l'impression que ça entraine le reste de la moto.

En plus de tout ça, dans les deux situations on a le guidon qui tourne et la moto qui penche et la direction qui change, le tout dans une joyeuse corrélation, et les situations ne diffèrent que par la chaîne causale entre ces éléments et l'action qui initie cette chaîne. L'incompétence notoire du cerveau humain à distinguer la causalité dans les corrélations est une aide précieuse pour cet apprentissage.

Reste la question intéressante de David Madore sur ce qu'il se passe à l'allure exacte où les deux effets se compensent exactement, et mon intuition personnelle est qu'il ne se passe rien la moto continue tout droit, mais que c'est un équilibre instable qui va être rompu par le reste du corps qui penche d'un côté ou de l'autre, et ensuite la poussée agira dans le sens dans lequel c'est parti. Évidemment, mon intuition de débutante ne vaut pas grand-chose.

Je suis tombée par hasard en cherchant autre chose sur un commentaire reddit qui explique comment trouver cette allure et l'effet attendu à l'échelle humaine. Ça me donne très envie d'essayer, mais j'ai un peu peur que les formateurs n'approuvent pas vraiment, je risque de ne pas avoir le courage d'essayer avant de me retrouver seule sur ma propre moto.

Commentaires

1. Le lundi 3 juin 2019 à 8:47, par Balise :

Ahon. C'est énorme, le coup du contre-braquage, là :) J'ai appris des trucs, dis :) (Et le commentaire reddit était super intéressant aussi :) ).

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  • Publié le 2 juin 2019 à 18h36
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