Pas pédagogie du tout

Comme je l'avais déjà écrit dans Pédagogie ?, j'ai depuis longtemps l'impression d'avoir un talent naturel dans les explications. Comme en plus je veux toujours avoir raison en ajustant mon avis aux nouvelles informations que je découvre, et comme j'ai encore le réflexe idiot de croire que les autres sont comme moi sur ce point, il m'arrive régulière d'intervenir dans les discussions officieuses pour partager la sagesse que j'ai acquise au fil des ans (dans une sorte de relation maître‐disciple transitoire).

Cette impression de talent vient d'être sévèrement douchée.

Le « chef de projet » de ma mission actuelle, qui est l'homme qui décide que le projet a besoin de mes prestations et qui coordonne les différents champs de compétence qui y contribuent, me l'a expliqué de façon brutalement franche (façon que je préfère aux alternatives).

Et non seulement je ne serais pas capable d'amener la discussion à son niveau, mais en plus je suis incapable de m'en rendre compte.

Et en plus, comme si ça ne suffisait pas, je serais même incapable de m'exprimer clairement, de sorte qu'il faille se concentrer pour parvenir à décoder les phrases que je prononce. Et ce point serait confirmé par tous ses collègues avec qui je discute officieusement depuis des mois. Et comme lui, ils opineraient poliment en faisant croire que le message est passé, exceptionnellement après m'avoir demandé de répéter ou de reformuler.

Et voilà comment anéantir un pan entier de ce qui me définis.

Car même si mon identité n'est pas du tout affectée par le fait de pouvoir utiliser Word, si je ne suis pas une geekette (et du coup mon utilisation de la ligne de commande n'est pas une mise en scène de soi (sauf quand je parle de culte de l'antéclic)), j'en suis venue à considérer ces capacités d'explications comme une partie intégrante de moi, tout comme ce que j'appelle (peut-être à tort) mon « transhumanisme » dans Je ne suis pas une geekette.

Et se faire amputer une partie de soi, ça fait mal.

« J'ai souvent regretté d'avoir parlé, alors que je n'ai encore jamais regretté de m'être tue. » J'ai perdu le compte du nombre de fois où j'ai pensé ça, mais ça fait une de plus. « La parole est d'argent, mais le silence est d'or. » Ce n'est pas comme ça que je vais me sentir moins isolée et exclue, mais à quoi bon essayer d'articuler quelque chose si de toute façon le message ne passe pas ?

Parler sans être compris, ce n'est rien de plus que contribuer à la pollution sonore.

Commentaires

1. Le mercredi 3 juillet 2013 à 11:43, par W :

Sur ce blog tu exprimes assez clairement des choses assez intelligentes et je ne me souviens pas t'avoir trouvée moins compréhensible quand on s'est vus en vrai.

Après, se faire comprendre, ce n'est pas (seulement) trouver la meilleure façon dans l'absolu d'exprimer une idée (car cet absolu n'existe pas), c'est (aussi) tenter une façon et identifier rapidement ce que l'autre comprend ou pas ; du coup si l'autre abandonne c'est vrai que c'est un gros problème.

Pour avoir plus de réaction en face, on peut maximiser le nombre d'opportunités pour l'autre de participer (par exemple en ne donnant pas la réponse à une objection possible avant que cette objection ne soit effectivement émise) tout en montrant par l'attitude qu'on n'en veut pas à l'autre s'il est critique et qu'on est à l'écoute mais qu'on a confiance dans le fond de ce qu'on dit et que si on n'est pas compris c'est un vrai problème qu'on est prêt à résoudre à condition que l'autre assume sa responsabilité de soulever ce problème. (Exprimez cette attitude ; vous avez 1,5 secondes.)

Bien sûr ça suppose un minimum d'intérêt en commun. Si quelqu'un n'a pas envie de discuter, on ne peut pas le forcer.

En tout cas il faut maximiser le nombre d'interactions, pour gagner de l'expérience. Quand on est écolier c'est facile, on passe ses journées à voir des gens expliquer des choses à d'autres gens qui peuvent ne pas comprendre. Plus tard...

2. Le mercredi 3 juillet 2013 à 19:57, par _FrnchFrgg_ :

En tant que prof encore débutant je peux te dire que c'est un problème récurrent. Et que malheureusement — ou heureusement, peut-être — le fait de bien expliquer n'est pas une qualité indépendante de l'auditeur. Et c'est ça en fait la pédagogie, c'est adapter l'explication.

Face aux élèves c'est flagrant bien sûr, mais même avec mon directeur de thèse j'ai souvent eu l'impression de perdre beaucoup de temps à cause d'une bande passante très faible... Je passais du temps à expliquer des choses qui lui étaient finalement assez naturelles, pour ensuite passer trop vite sur d'autres. Au final je passais plus de temps à lui réexpliquer des trucs que je pensais installés depuis longtemps. C'est la première fois de ma vie que ça m'a fait ça, et ça fait tout drôle de se dire qu'une info n'est pas ou mal passée en dépit de nos impressions du moment. Et je ne dis pas que c'était la faute de mon directeur, je pense aussi que le fait qu'on soit tous deux à ces moments à la lisière de notre connaissance accentuait le problème. Il faut du recul pour bien expliquer, et du recul pour bien comprendre.

Face aux élèves, l'effort est encore différent parce qu'ils n'ont et n'auront pas de recul, sans compter les soucis de pédagogie différenciée dus au grand nombre d'interlocuteurs n'ayant pas la même compréhension.

Avec tes discussions entre collègues, je vois que tu penches du côté "expliquons moins" (pour ne pas prendre l'autre pour un idiot, out tout simplement pour augmenter le rapport signal/bruit) alors que moi je penche souvent du côté expliquons trop avec le souci que parfois je noie l'interlocuteur dans trop de contexte (j'ai remarqué ça avec certaines hotlines notamment). Je pense que la bonne dose est difficile à trouver.

Une dernière chose: la manière de penser de certaines personnes sont très différentes de la tienne ou de la mienne, et c'est parfois difficile de savoir exactement ce qui les fait percuter. La majorité des efforts dans ce cas n'est pas pour adapter le discours à l'expérience/intelligence de l'interlocuteur, mais pour traduire l'info entre deux protocoles non isomorphes.

Évidemment souvent tout est mélangé... Et effectivement si l'orgueil ou la lassitude enjoignent l'interlocuteur à dissimuler son incompréhension on perd une part essentielle de la relation pédagogique qui est tout sauf unidirectionnelle.

3. Le jeudi 4 juillet 2013 à 7:42, par Natacha :

W, merci beaucoup pour la politesse de ton premier paragraphe.

Ton deuxième paragraphe décrit exactement un gros morceau de ce talent que je croyais avoir.

Quant au reste, il me semble rater complètement deux des grosses difficultés soulevées dans l'article, à savoir le mensonge dans les réactions des autres, et l'échec spectaculaire des plus basses couches de communication.

_FrnchFrgg_, j'ai beaucoup de mal à croire que ce soit un problème récurrent. Pour être honnête, je crois plutôt que tu as lu trop rapidement l'article, car le problème n'a pas grand chose à voir avec la pédagogie réelle.

Le problème, c'est qu'il y a un pan entier de ma vie qui était construit sur un mensonge, et l'écroulement de tout ce pan suite à la disparition du mensonge en question.

Comme pour W, tout ce que tu décris comme « pédagogiquement bon » est ce que je croyais sincèrement déployer. Alors qu'en fait, non.

Je ne penche pas du côté « expliquons moins », mais du côté « éliminons le bruit inutile ». Il y a un échec cuisant à toutes les couches OSI que j'arrive à identifier à l'oral. Peu importe la qualité de l'explication si les mots n'arrivent aux oreilles de personnes, ou si les phrases ne sont décodées par personne.

4. Le jeudi 4 juillet 2013 à 16:09, par W :

Si avec ces gens en question tu pensais te faire comprendre c'est vrai que ça doit être vachement décevant d'apprendre que non. D'un autre côté ça ne dit pas tant que ça de ta capacité à expliquer quelque chose à quelqu'un de bonne volonté.

Tu dis qu'ici ce qui les faisait abandonner ce sont les couches basses ?? Tu veux dire ta prononciation, l'analyse syntaxique, tout ça ? Effectivement ce n'est pas ce que j'avais compris. D'un autre côté les couches basses aussi ça peut s'améliorer, même si ce n'est pas de la pédagogie. Un tel problème ne m'avait pas non plus marqué (et je ne dis pas ça par "politesse" ou pour te faire plaisir), mais pourquoi pas.

Pour éviter le mensonge, si tu incites déjà les gens à interagir et que ça ne suffit pas, tu peux être plus "agressive" : par exemple en posant des questions simples auxquelles on ne peut pas répondre par oui ou par non ou dont on ne peut pas deviner la réponse oui/non simplement au ton de la question, ou encore en arrêtant tout simplement de parler à la fin d'une phrase jusqu'à ce que l'autre réagisse ou te demande de continuer. Bon, je ne sais pas exactement de quel genre de discussions on parle, mais avec des trucs de ce genre tu devrais pouvoir voir si tu es comprise, et si non à quel niveau.

Bien d'accord que continuer tel quel c'est-à-dire pour ne pas être comprise ne serait pas très intéressant.

5. Le jeudi 4 juillet 2013 à 16:40, par W :

Vois par ailleurs s'il faut prendre tout ce qu'a dit ton chef pour argent comptant. Ce n'est pas parce que ce qu'il t'a dit n'est pas complètement invraisemblable qu'il est a l'abri de biais de confirmation ou autre et qu'il t'a donné des informations de façon neutre. C'est peut-être évident mais "tout le monde ressens ça" peut vouloir dire "1 personne sur 3 a ressenti ça au moins une fois" etc. Sans nier l'existence du problème bien sûr. Je suppose que tu en tiens compte mais comme tu mets l'accent sur la façon dont le problème t'affecte, on ne sait jamais.

6. Le dimanche 7 juillet 2013 à 3:23, par _FrnchFrgg_ :

Tu es donc bien dans le «expliquons moins» comme contraire de «expliquons trop» (de choses), manifestement j'étais pas pédagogique sur ce coup là. Cette méthode est l'optimal théorique mais en pratique je me suis rendu compte que ça marche moins.

Et effectivement, le cœur du problème me semble se situer au niveau du retour d'information de l'incompréhension de tes interlocuteurs (tes collègues du moins, rien n'indique que tu aies les mêmes problèmes en privé, perso je ne t'ai jamais trouvée confuse).

Est-ce que tu as une réelle incapacité à déceler l'incompréhension ou est-ce que tes collègues la masquent inconsciemment c'est plus difficile à déterminer; je ne suis pas sur que toute la faute t'incombe.
Plus précisément, tu n'as peut-être pas vécu sur un mensonge tout ce temps, peut-être que tu as de réelles capacités pour reformuler et détecter l'incompréhension chez les personnes où elle n'est pas masquée activement. Et les milieux dans lesquels tu évoluais étaient sans doute plutôt de ce genre (moi aussi j'ai eu ce genre de déconvenue quand j'ai commencé à enseigner, les élèves comprennent toujours moins que ce que je crois qu'ils ont assimilé).

Il me semble plausible que tes collègues, dans leur expérience passée, se soient rendus compte que demander une nouvelle explication est une perte de temps parce qu'elle est virtuellement identique, et donc arborent automatiquement la tête qui fait "se terminer le calvaire" le plus vite (et le font suffisamment bien pour perturber tes propres détecteurs d'incompréhension). Cette attitude serait en dépit du fait que toi tu reformules et fasse de réels efforts pour que la nouvelle explication soit mieux ciblée.

Du coup, le processus (inconscient?) qui consiste à mémoriser quel genre d'explication colle à quelle personne ne marche pas, ce qui accentue leur impression de "elle explique n'importe comment" et je corollaire erroné "ça sert à rien d'insister, les autres explications seront tout aussi mauvaises".

Il va falloir apprendre a détecter l'incompréhension en milieu hypocrite, ce qui est l'évolution suivante du skill de pédagogie, IMHO.

7. Le dimanche 7 juillet 2013 à 3:28, par _FrnchFrgg_ :

Ah, et "problème récurrent" = "difficulté fondamentale en pédagogie" au moins pour moi et d'après les collègues qui m'ont dit "tu verras c'est ça le plus dur".

Je ne voulais pas dire "j'ai remarqué ça souvent chez toi" (au contraire, je tombe des nues autant que toi).

8. Le dimanche 21 juillet 2013 à 23:20, par Natacha :

W (4), « Effectivement ce n'est pas ce que j'avais compris. » ça m'a l'air de vouloir dire concrètement qu'ici même vient encore de se produire un échec lamentable dans des couches assez basses…

D'autre part, je n'ai jamais rencontré d'occasion d'expliquer des trucs en dehors des discussions officieuses de ce genre, donc finalement ma capaciter à expliquer quelque chose à quelqu'un de bonne volonté n'a pas tellement de pertinence, faute de rencontrer quelqu'un de bonne volonté (ou de pouvoir l'identifier).

W (5), j'ai déjà assez à des surgénéralisations impressionnantes de sa part. Mais c'était pour défendre l'avis de son N+1 transmis à mon employeur, malgré la déconnexion plus grande dudit N+1 avec les réalités du terrain, je soupçonne qu'il y ait une dimension politique là dedans qui me dépasse.

En l'espèce, je ne vois aucun moyen de quantifier ses propos, en dehors de mon impression personnelle instinctive, et du fait que depuis cet évènement, mon silence à l'exception de réponses à des répliques adressées directement et explicitement à moi, ne semble pas avoir été remarqué.

_FrnchFrgg_, c'est une interprétation intéressante des données, mais qui ne me semble que renforcer ma décision.

Quant au « problème récurrent », je reste réticente à parler de récurrence sur un seul élément, vu la façon dont le problème a été anéanti par la machine à broyer qu'est la vie.

9. Le lundi 22 juillet 2013 à 19:59, par W :

Mais-euh je t'en ficherais du lamentable, du brutal et autre vocabulaire choisi pour dramatiser nombre de tes remarques. Ce n'est pas complètement hors-sujet alors : souvent je ne sais pas ce que tu veux exprimer par ce ton. Est-ce que tu trouves objectivement voire littéralement lamentable que je n'aie pas compris du premier coup une de tes phrases ? Est-ce que ça traduit une émotion forte que t'inspire ce contretemps mineur et résolu ? Est-ce une invitation à répondre sur ce point que tu mets en valeur ? Une demande d'aide ? Est-ce un choix de pure forme, pour rendre ce que tu écris plus vivant ou autre pour le lecteur ? Est-ce pour renforcer ton argumentation d'une idée?, mais on ne sait pas toujours laquelle. Bref, il y a ces interprétations et d'autres plus gênantes, et l'incertitude seule peut mettre mal à l'aise. J'espère que tu ne fais pas la même chose à l'oral sauf avec des gens de confiance éventuellement.

Pour revenir au cas présent d'incompréhension, on est déjà d'accord sur l'utilité de l'interactivité ; tu avais consacré 2 phrases à cette partie du problème ; si tu avais voulu expliquer plus tu aurais pu ; ce qu'il y a de lamentable là-dedans...

Sinon, sur les conséquences de ton silence :
* Ce n'est pas parce que tu n'as pas eu de remarques que les gens ne l'ont pas remarqué.
* Personne n'est indispensable. À défaut, à toi de voir chaque jour si tu tentes un truc [1] ou si ça te gonfle.
[1] [http://youtu.be/gthdRvz_OSU]

10. Le mercredi 24 juillet 2013 à 7:21, par Natacha :

Si tu espères sincèrement une réponse, je t'invite à reformuler ton commentaire de façon plus posée, car tel quel il présente des indices très forts d'une discussion à laquelle je ne dois surtout pas me mêler. De la part d'un anonyme ou dans une conversation orale je l'aurais juste laissé mourir sans le relever, mais venant de toi j'essaye de te laisser le bénéfice du doute en explicitant ma démarche.

11. Le mercredi 24 juillet 2013 à 19:08, par W :

D'accord.

Je répondais donc à ton commentaire #8. Résumons : ton chef t'a dit que lui et d'autres ne comprenaient pas des choses que tu expliques. J'ai d'abord cru que c'était parce que [selon toi, selon lui,] tu expliquais mal, mais en fait non, il te reproche de mal prononcer ou quelque chose comme ça, et par déduction tu ne sais pas si tu expliques si bien que ça dans l'absolu, alors que tu pensais savoir que oui. C'est mon "j'ai d'abord cru" que tu qualifies d'échec lamentable de ta part. Je réagis au fait que "lamentable" est un terme fort (renforcé par le choix de "échec" par rapport à "raté" par exemple).

Tout d'abord, je n'ai pas compris si tu as mis beaucoup d'efforts dans le fait qu'on comprenne que tu parlais bien de "prononciation". Si oui, on peut en discuter : tu disais "décoder" qui peut se comprendre comme plus ou moins imagé, surtout dans la bouche de ton chef que tu paraphrasais et dans un contexte qui parlait de pédagogie.

Mais dans les 2 cas, en fait, ce n'est pas vraiment un "échec lamentable", c'est juste avoir une idée en tête et puis se rendre compte qu'en fait non, comme ça arrive à tout le monde 10 fois par jour, quoi. Auquel cas on dit typiquement "mais je suis con !", non pas comme constat rationnel mais comme traduction du processus mental par lequel on agit sur sa propre intuition pour les prochaines fois. Tiens, si on veut des échecs, moi qui essaie (parce que j'ai envie) de répondre des trucs utiles à tes articles de blog, si on comptait le nombre de fois où je rate...

Sinon, pour revenir au raisonnement principal de ton article, tu as remarqué que "savoir bien expliquer", que ce soit vrai ou pas, n'est pas un très bon élément pour définir qui on est ?
Déjà, ça dépend beaucoup des autres. Si on change d'interlocuteur, on change de capacité à expliquer. Le fait d'y accorder de la valeur, de l'importance, d'y consacrer des efforts, sont plus personnels et donc de meilleurs candidats.
D'autre part, la capacité à expliquer se décompose en plein de sous-compétences assez indépendantes. Entre savoir formuler ce qu'on a dans la tête, trouver une image ou une simplification pertinente, détecter un raisonnement incorrect, écouter et comprendre l'autre...

12. Le jeudi 25 juillet 2013 à 12:56, par _FrnchFrgg_ :

W: Je crois que Natacha, avec sa tendance naturelle à l'autodévalorisation, a plutôt sous-entendu que sa propre transmission d'informations était lamentable. Du moins c'est ce que j'ai eu comme impression.

13. Le jeudi 25 juillet 2013 à 19:16, par W :

_FrnchFrgg_, oui, c'est dans ce sens là que je réponds.

14. Le jeudi 25 juillet 2013 à 20:41, par Natacha :

Voilà, ça ça me donne l'impression que je peux répondre sans le regretter.

(1) la confusion générale dans ton résumé est le reflet de la confusion dans la conversation originale : il commence par dire qu'il n'arrive pas à comprendre mes explications (donc que je n'explique pas assez bien pour l'atteindre), pour continuer pas longtemps après avec les problèmes que j'ai appelés ici « de couches basses ».

La contradiction entre ces deux problèmes (vu qu'il est impossible de juger de la qualité d'une explication si elle n'a pas été transmise correctement) ne m'a pas échappée. Je n'ai pas réussi à extraire de lui comment les réconcilier. A-t-il constaté son échec à comprendre, et l'a attribué aux explications, avant de se rendre compte qu'il s'est trompé et qu'en fait l'échec est dans la transmission ? A-t-il constaté des problèmes plus ou moins fréquentes avec la transmission, et lorsqu'elle fonctionne des problèmes d'explication ?

(2) Les problèmes de « couches basses » se caractérisent par un échec de transmission du message, mais je n'ai pas réussi à lui faire préciser de quelle couche il s'agit. Il a explicitement parlé de problèmes pour me comprendre à cause de la construction de mes phrases et peut-être de mon vocabulaire (ce dernier point me semble moins fiable par la façon dont il était présenté, j'ai oublié les mots exacts mais il est tout-à-fait vraisemblable que ce soit une donnée sortie de fesses pour faire croire que l'argument en cours est moins fragile). En même temps il était clair que ce n'est pas le seul problème de « couche basse », sans que j'arrive à lui en faire avouer d'autre (j'aurais dû sortir le tisonnier).

Bref, je ne sais pas si ma prononciation, ou mon articulation (qui était fort mauvaise avant mon passage chez une orthophoniste) sont en cause ou pas.

(1+2) Dans le cas particulier de la construction de mes phrases, le problème était plus précisément qu'il faille se concentrer pour les décoder. Avec le reste de la discussion autour, j'ai déduit que les deux problèmes coexistent : lorsque l'enjeu n'est pas assez fort, par exemple pendant les discussions officieuses, tout est perdu dans les couches basses ; et lorsque la motivation est assez forte, par exemple dans le cadre professionnel, la communication fonctionne (ce qui permet déjà de faire pas mal de choses) mais les explications ne sont pas à la hauteur.

(3) « Échec » ne semble pas du tout être un mot fort. Dans un contexte de résultat d'une tentative, je ressens « succès » et « échec » comme deux vecteurs unitaires opposés. Je n'arrive d'ailleurs pas comme ça sans recherche à trouver de mot sur le même axe qui soit d'une amplitude différente. Ces deux sont donc pour moi complètement neutre. J'ai beaucoup de mal à envisager « raté » comme un substantif, quand j'y arrive ce n'est que dans le domaine mécanique.

Et justement à cause de la neutralité intrinsèque de mon utilisation d'« échec », il n'est pas rare que je ressente le besoin de le qualifier. Par exemple dans le cas d'un « échec lamentable », le fait que la tentative ait échoué est accessoire, et il me semble important d'expliciter la tristesse que m'inspire ce fait. Alors que dans un « échec pathétique » je mettrais l'accent sur la pitié que j'éprouve envers l'auteur de la tentative. Dans un « échec cuisant » sur la honte ou l'inconfort de cet auteur. Dans un « échec retentissant » sur sa visibilité. Etc.

Bref, les mots ont un sens, et si je me donne autant de mal à les choisir soigneusement, plus particulièrement les adjectifs et les adverbes, ce n'est pas juste pour faire une pauv' hyperbole à la con et insipide. L'écrit n'a pas de ton, mais sa force est la précision.

(4) Mes efforts se sont limités à réduire mes interventions au strict minimum. Ce que j'ai décrit dans (2) est beaucoup trop vague et vaste pour espérer en construire une solution. Même en se limitant à la construction des phrases, je n'ai aucune idée de ce qui marche ou ne marche pas, donc je ne peux rien y faire en dehors d'une approche « essai et erreur », mais l'erreur est beaucoup trop chère à mon goût pour que j'accepte d'y aller en aveugle comme ça.

(5) Je reste sur ma qualification d'« échec lamentable », comme il pourrait en arriver des dizaines par jour à tout le monde si « lamentable » n'était pas aussi spécifique (il n'y a pas grand chose que je trouve lamentable, sinon je passerais mes journées à me lamenter).

(6) Je vais supposer que ton « […] tu as remarqué que […] pour définir qui on est ? » est une vraie question à laquelle il ne manque l'inversion du sujet. La réponse est alors négative. Je continue de ressentir chaque mot du paragraphe de l'article en « Car même si mon identité […] pas une geekette. »

(7) La capacité à expliquer a beau dépendre des autres, une partie importante de la didactique reste l'adaptation à l'autre qu'on a en face de soi. De même que savoir choisir ses batailles est une compétence très importante pour un guerrier, savoir choisir quoi expliquer, quand intervenir pour proposer une explication ou rester silencieux, et sur quelles références se baser pour construire une explication, sont des compétences très importante pour cette qualité dont je pleure la perte dans cet article.

(8) Je ne nie pas le fait que la capacité à expliquer soit, comme un nombre incroyable d'autres activités comme le développement logiciel ou le crochetage, un rassemblement de diverses « sous‐compétences » de niveaux variables suivant les personnes, voire qui peuvent se compenser l'une l'autre.

Et ce que j'ai appelé « capacités d'explications » dans l'article n'est qu'un sous-ensemble de ces compétences, que je ne suis pas donné la peine de préciser sur plus de mots que n'en contient l'article actuellement, parce que ça me semble d'un intérêt extrêmement limité (et pour être honnête, les trois quarts des détails contenus dans ce commentaire me semblent aussi peu intéressants, c'est pourquoi je les avais tus).

(9) Je n'ai qualifié de « lamentable » que l'échec (manifestement dans des couches basses) de communication. Je n'ai jugé ni la qualité de l'émission ni cette de la réception, parce que je m'en fous colossalement. La phrase que j'ai cité est l'aveu que quelque chose a échoué dans la communication, je pense que personne n'en disconviendra, et peu importe les causes de cet échec, il m'inspire autant de lamentations.

D'ailleurs même en cherchant maintenant, je n'arrive pas à trouver suffisamment de motivation pour essayer de lever cette indétermination.

15. Le vendredi 26 juillet 2013 à 23:22, par W :

D'accord dans l'ensemble. En particulier la formulation de ma remarque sur ce qui concerne ton identité était un peu présomptueuse. Je veux répondre sur un point : le langage (3).

Tu sembles dire que le français écrit (contrairement à l'oral ?) serait aussi univoque qu'un langage de programmation dont l'hypothétique compilateur de référence serait fourni par l'Académie française. Je ne suis pas d'accord du tout, du moins en général. Il y a bien des contextes où on donne aux mots un sens aussi précis que possible et rien de plus, les textes de loi par exemple, mais en général les mots ont, outre leur définition dans le dictionnaire, des contextes d'usage fréquents et d'éventuelles utilisations fréquentes erronées, qui leurs donnent des connotations diverses, mais aussi des interprétations métaphoriques, un niveau de langage qui a lui-même une connotation selon le contexte, etc.

Par exemple "insipide" est péjoratif, tout comme "médiocre", "atterré" est plus fort que "étonné" bien que je préfère être jeté à terre que me prendre la foudre, on utilise parfois "pathétique" pour dire "très mauvais" sans se demander si on a de la compassion pour la personne concernée, ou "lamentable" dans le sens de "honteux" ; ce genre de choses.

Oui, l'écrit a un ton, qui indique/reflète possiblement l'humeur de l'auteur, le rapport de force entre auteur et lecteur, une indication sur la façon de lire le texte ou son importance par rapport à d'hypothétiques autres. Et bien qu'étant un individu à tendances psychorigides appréciant les choses franches et bien définies et même en sachant que toi aussi, je peux difficilement ignorer le ton de ce que tu peux écrire.

Tout ça n'est pas normalisé, ça relève du ressenti et de la mémétique ; ce que je vais dire est donc à prendre avec des réserves, mais me semble tout de même relativement raisonnable :

Un vocabulaire choisi et un niveau de langue soutenu (et même, à un plus haut niveau, un raisonnement bien posé) donnent de la force et de l'importance à un texte, pas ou pas seulement en force de persuasion, mais en tant qu'intention de l'auteur. Ça dit : "J'ai quelque chose à dire, alors sortez du mode "papotage" et allumez vos neurones deux secondes pour être attentifs à ce que je dis, je vous promet que ça en vaut la peine." Ça dit aussi : "J'ai confiance dans ce que je dis ; réfléchissez bien avant de répondre." Et ça augmente aussi l'intensité de ce qui est affirmé.

Dans "zut, on s'est mal compris ; j'en ai marre, ça m'arrive tout le temps" il y a la possibilité de discuter avec l'auteur, de l'aider, de le réconforter ou que sais-je. Dans "échec lamentable" ou "pathétique" ou "cuisant" ou "retentissant", si on le lit dans la presse par exemple, la première chose qui frappe c'est la force de la formule, c'est seulement ensuite si on veut s'y attarder qu'on peut remarquer qu'un des 4 adjectifs a été utilisé et qu'il a un sens différent des autres. Si l'auteur n'est pas responsable de l'échec dont il parle, il affirme clairement sa supériorité. Si l'auteur parle de lui, c'est une remise en question impressionnante que cette formule si forte et nette qui ne laisse pas de place à la réplique.

(Je maintiens "raté" en substantif (chercher "un raté" sur Google ; il y a 2 sens différents) et j'ajoute "loupé" en plus familier.)

De même quand tu parles d'émotions ou de sentiments personnels avec de telles formules, ça en affirme l'intensité par rapport à une certaine référence, ce qui est cohérent avec ce que tu dis par ailleurs clairement, à savoir que tu est une personne assez sensible. Moi, par exemple, ça ne m'irait pas du tout de parler des mêmes choses avec le même vocabulaire.

En ce qui me concerne j'accorde (en général) pas mal d'attention au ton avec lequel j'écris : quand je suis à l'aise j'utilise tout ce que je veux du langage pour dire cce que j'ai à dire ; quand pour une raison ou pour une autre j'ai envie de faire profil bas, je met les points-virgules au placard et je baisse le niveau de langue, ou je le relève s'il était trop familier, je vire d'éventuels éléments de style peu standards, bref, je mets un peu moins de moi et de "moi, je" dans ce que j'écris. Enfin, on parle de changements subtils, hein ?

Bon, je fais long alors que si ça se trouve il aurait suffi de 2 paragraphes pour qu'on décide que mais oui, c'est évident tout ça. Je reprécise que j'ai donné ici ma vision personnelle des choses, avec plein d'imprécisions, de choses qui sont vraies dans certains contextes et fausses dans d'autres etc. J'essaie de faire passer une idée générale ; les détails viennent après.

16. Le samedi 27 juillet 2013 à 10:43, par Natacha :

« Le français écrit […] serait aussi univoque qu'un langage de programmation dont l'hypothétique compilateur de référence serait fourni par l'Académie française. »

Ça tombe bien, je ne suis pas du tout d'accord non plus. Du coup je n'ai pas grand chose à répondre sur la plupart du reste du commentaire qui argumente dans ce sens.

Par contre, l'écrit n'a quand même intrinsèquement aucun ton, c'est une métadonnée qui n'existe qu'à l'oral. Tu t'imagines percevoir un ton, mais c'est une pure fabrication de ta part à partir de (pas-méta) données du message.

En revanche, l'écrit n'a aucune dimension temperelle, contrairement à l'oral, ce qui permet de passer un temps arbitraire à le construire, et il ouvre ainsi une finesse dans la sélection des mots et des constructions qui est inaccessible à l'oral (en raison du débit minimal qu'il impose).

Donc si tu lis mes écrits comme une transcription d'un message oral, tu anéantis toute cette finesse, pour n'en garder peut-être qu'une vague impression qui participe à ta construction du ton imaginaire du message. Avec tous les moyens que cette construction a de mal tourner, tu cumules les inconvénients de l'écrit et de l'oral, tout en piétinant tous les efforts que j'ai mis dans mes écrits. Tu comprendras aisément que je voie ça de façon plutôt négative.

« Je maintiens "raté" en substantif (chercher "un raté" sur Google ; il y a 2 sens différents) et j'ajoute "loupé" en plus familier. » Je connais l'existence de ce participe participe passé substantivé, et pour un nombre colossal de verbes il existe aussi. En revanche, je ne l'ai jamais entendu autour de moi (à part en parlant d'un système mécanique), et je ne l'ai par conséquent jamais employé. De la même façon, je n'ai jamais entendu le substantif « loupé » (sans réserve) et ça ne me viendrait même pas à l'idée de l'utiliser.

Et toi, ça t'arrive souvent de te mettre à employer un mot que tu n'as jamais entendu ou rencontré dans un texte construit, et pour lequel tu as déjà un équivalent sémantique qui te convient tout à fait ? (c'est une vraie question)

17. Le samedi 27 juillet 2013 à 15:57, par W :

Je n'ai peut-être pas été clair sur un point : Je ne nie pas du tout que les mots aient des sens précis qu'on trouve dans les dictionnaires et qu'on puisse les utiliser dans lesdits sens et que ça vaille a priori le coup d'y être attentif en tant que récepteur d'un message ainsi formulé.

En revanche je pense pouvoir affirmer que ce ton [1] que tu dis que j'invente est perçu (fut-ce inconsciemment) par le lecteur lambda et est donc un minimum pris en compte (fut-ce sans y penser) par l'auteur lambda qui s'intéresse à l'impression que son texte va laisser sur son lecteur, et que si tu n'y es pas attentive du tout hé bien tu communiques des choses sans le vouloir en envoyant de l'aléatoire sur un canal sur lequel le récepteur s'attend à recevoir des données. (Si tu envoies du bruit blanc on s'en rend compte, mais si tu envoies sans faire exprès quelque chose de plausible...)

[1] [http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/ton]

Si par exemple tu parles d'émotions et de sentiments, les vecteurs ne valent rien sans une indication d'intensité et comme cette intensité ne se trouve pas forcément dans l'étymologie des mots que tu emploies et que tu n'adjoins pas un nombre entre 0 et 10 à chaque adjectif, on lit cette intensité dans les connotations.

Mais il n'y a pas de frontière précise entre données et métadonnées (d'ailleurs je ne suis pas fan de cette formulation qui laisse penser que le non-verbal serait subordonné au verbal) ; certaines connotations sont dans le dictionnaire et d'autres non.

Du coup il y a des choses que je ne sais pas si tu exprimes. Par exemple, donnes-tu bien un sens péjoratif à "insipide" ? Et utilises-tu "anéantir" de façon aussi désinvolte que "annuler" où y vois-tu bien une connotation dramatique ? En parlant d'un "nombre colossal" plutôt que de "beaucoup" tu veux impressionner, tu te places en donneuse de leçon ; oui ou j'invente ? (Non que je le prenne mal, c'est juste pour l'exemple.)

On peut très bien utiliser ce canal "ton" en même temps qu'un vocabulaire recherché : on peut par exemple donner la primauté au vocabulaire et ensuite constater le ton du texte et rectifier explicitement ("mais bon", "n'allez pas croire", etc.).

Pour ta dernière question, je n'aime pas employer de mots que je ne comprends pas bien, mais d'un autre côté il peut me suffir de peu pour adopter un mot. Pourquoi ce trou : (oral) ou (texte construit) ?

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  • Publié le 2 juillet 2013 à 21h08
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