La confiance ne s'achète pas, elle se donne
J'adore l'aphorisme en titre ce de billet, principalement par les deux niveaux de lecture de j'y trouve. Ce qui me vient en premier sur l'opposition entre « acheter » et « donner », c'est le côté transactionnel du premier contre le côté gratuit du second, donc on ne peut pas utiliser le l'argent ou quelque chose à échanger pour obtenir la confiance, c'est un domaine autonome. Et ce n'est que dans un deuxième temps que je perçois l'opposition sur le sens : recevoir la confiance est passif, on peut au mieux faire en sorte de se montrer digne de confiance, mais la relation de confiance elle-même est à sens unique et complètement à l'initiative de celui qui fait confiance.
Je n'ai aucun souvenir de l'origine de cet aphorisme, et l'internet ne m'a pas permis de retrouver sa trace, malgré moult tentatives au fil des années. Il est tout à fait possible qu'il soit en fait un souvenir corrompu ou une confabulation de ma part, peut-être basé sur le plus pauvre (mais plus commun) « la confiance ne s'achète, elle se mérite » qui n'a pas explicitement le deuxième niveau.
J'avoue que pas acquis de conscience, en préparant ce billet j'ai utilisé les services d'un chatbot à base de LLM, et contrairement aux moteurs recherche utilisés dans les tentatives précédentes, une référence est sortie : dans le journat de Marc Halévy De l'Etre au Devenir (Tome 6) il y a « La confiance se donne, elle ne s'achète pas, ni ne se prend. » Je suis pratiquement sûre de ne jamais avoir été confrontée aux écrits de cette personne, ni même à de potentielles reprises dans le même espace intellectuel (surtout depuis 2008) ; et il me semble bien que cet aphorisme dans ma tête est bien plus vieux, de l'ordre d'une décennie.
Bref, je n'ai aucune source à proposer, je vous le propose comme ça. Ça pourrait être juste une introduction pompeuse à un billet de weblog avec des réflexions en vrac sur la confiance, mais je vous souhaite sincèrement de trouver autant de satisfaction intellectuelle que moi dans le jeu entre les deux niveaux de compréhension.
Les origines
Au-delà de l'aphorisme qui vit dans ma tête depuis plusieurs décennies, la question de la confiance a été récemment développée dans ma tête à partir de plusieurs sources :
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la chaîne YouTube “Lines on Maps” de William Spaniel, que j'ai découvert grâce à David Madore que je ne remercierai jamais assez, dans lequel il explique la géopolitique sous l'angle de l'application rationnelle de la théorie des jeux, avec notamment les concepts d'engagement crédible (“credible commitment”) dans l'anarchie internationale et des frictions de négociation (“bargaining frictions”) qui seraient à l'origine de toutes les guerres ;
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le roman Need to Know, dont une bonne partie de la tension vient de la question « à qui faire confiance ? », face à des gens dont la capacité à mentir est avérée et dont les structures incitatives sont contradictoires ;
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ma situation professionnelle actuelle, dont je n'ai pas trop envie de parler parce que c'est à la limite de ma ligne éditoriale et parce que je n'ai de toute façon pas assez d'information pour raconter quelque chose, et c'est ça le fond du problème (et les frictions de négociation), mais je vais me faire violence et rentrer dans les détails plus loin ;
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mon inconfort vis-à-vis de tous les trucs estampillés « IA », qui est la combinaison de tout un tas de facteurs éthiques déjà largement discutés par ailleurs, mais avec aussi une composante de confiance que je ne vois pas trop dans les discours publics.
Donc en bref, la suite va parler de confiance en appliquant des concepts de théorie des jeux en géopolitique à du quotidien.
Le cadre général
Il me semble que la confiance, c'est toujours le pari qu'une certaine promesse va être tenue.
On peut avoir confiance dans quelqu'un, mais c'est juste un raccourci pour la confiance des toutes les promesses faites par cette personne, éventuellement limitées à un cadre sous-entendu par le contexte.
On peut avoir confiance dans un objet, mais là aussi c'est un raccourci pour la confiance dans des promesses faites par une personne responsable l'objet (par exemple son vendeur, au moyen d'une feuille de spécification ; ou soi-même, à partir des expériences passées avec cet objet ou d'un modèle mental personnel alimenté par les caractéristiques perçues de cet objet).
Donc même en sous-entendant quelques parties de la chaîne, la confiance est un choix, donc fait par une entité capable de choix, et s'applique à la promesse d'une entité capable d'en faire.
J'ai très envie d'utiliser le terme « agent » pour décrire ces entités, parce qu'au fond c'est une question d'agentivité, mais comme ce terme a été complètement pourri par la hype autour de l'IA, je vais utiliser le mot « personne » comme si c'était un trait propre aux humains, alors qu'en fait il serait pertinent d'y inclure certaines organisations humaines, certains systèmes artificiels, certains animaux, etc. Considérons ça comme un autre raccourci de langage.
La confiance est quelque chose de tellement important que ça fait partie des choses que l'État doit défendre même dans les visions les plus minimalistes des libéraux, parce que comme la propriété privée elle est indispensable à un marché efficace.
J'ai déjà décrit ailleurs l'importance de la confiance dans les infrastructures, parce que les effets bénéfiques des infrastructures ne se fait vraiment sentir que lorsqu'on peut compter dessus.
J'ai l'impression que ça fait très « introduction de dissertation de philo' peu inspirée », mais il me semble qu'un certain niveau de confiance est indispensable au quotidien, et que la plupart de la confiance qu'on donne n'est pas méritée ; c'est plus un exercice de gestion des risques, éventuellement de préparation aux continences.
La géopolitique
Je paraphrase William Spaniel, et c'est beaucoup moins bien que la source, mais comme je pensais ré-utiliser ces concepts plus loin il me semblait utile de les esquisser ici. Finalement ça a été plus ou moins coupé au montage, j'ai sérieusement envisagé de supprimer complètement cette section, mais un de ces jours je serai peut-être contente de l'avoir gardé à portée de lien.
La théorie part du principe que les chefs d'État agissent tous de façon rationnelle. Je crois que tout le monde est d'accord sur le fait que ce n'est pas le cas en vrai, mais je trouve que c'est un principe qui est quand même intéressant, parce que comme les gens sont cons, supposer que ces gens sont irrationnels est une impasse, ils peuvent faire n'importe quoi, on ne peut rien expliquer ni rien prédire, allons plutôt faire du shopping. Je trouve que c'est plus intéressant de regarder les comportements qui ont l'air irrationnel et de voir dans quelles conditions quelqu'un de rationnel peut le tenir, et ce qu'on peut en conclure ensuite.
Un autre principe tout aussi fondamental est que la géopolitique est une anarchie, dans le sens littéral : il n'y a pas d'institution coercitive supra-nationale, par exemple pas de police qui pourrait forcer l'application d'un contrat, et il n'y a que la bonne volonté de chacun, et les structures incitatives, pour faire respecter les traités.
La partie que je ne vais pas utiliser, les fameuses lignes sur la carte qui ont donné son nom à chaîne, c'est que la guerre a un coût pour tout le monde, et que s'il y a moyen d'avoir le même résultat qu'une guerre mais sans faire la guerre, ce résultat serait obtenu de façon pacifique. Donc le recours à la guerre n'a lieu que si les belligérants ne sont pas d'accord sur l'issue de la guerre, c'est-à-dire qu'il y a des frictions de négociation qui empêchent de convenir du résultat de la guerre, et faire advenir ce résultat est le seul moyen de prouver qui a raison.
Une source de friction évidente est le manque de confiance : si je dis à mon voisin que j'ai une bombe nucléaire dans ma cave et que je vais la faire péter sur sa maison s'il n'arrête pas de faire du bruit, il ne va pas me croire et je ne pourrais pas dormir. Je pourrais mettre la menace à exécution, mais peut-être que je veux la garder pour le voisin qui ne ramasse pas les crottes de son chien, que je ne veux pas vraiment habiter à côté de ruines radioactives. Ma menace n'est pas un engagement crédible de sa mise à exécution.
Alors que si je dépense un part non-négligeable de mon budget dans des préparations ostensibles au feu nucléaire, comme des livraisons régulières de cartons marqués du trèfle radioactif, plusieurs invitations à des barbecues entre voisins avec atelier construction de composants de bombes nucléaires pour occuper les enfants, ma menace devient plus crédible. Quel que soit le nombre de bombes qu'il y a vraiment dans ma cave.
C'est pour ça que William Spaniel même fait un panneau récurrent qui invite à ne pas écouter ce que disent les chefs d'État, mais à regarder ce qu'ils font.
J'aime beaucoup ces concepts, parce que je trouve dans mon quotidien un bon nombre de situation qui sont aussi anarchiques que la géopolitique. Les institutions de justice et de maintien de l'ordre ont beau exister, et être plus ou moins fonctionnelles ces jours-ci, elles représentent une escalade significative dans les situations du quotidien, et on y a recours que dans les cas les plus graves.
Si je me fais escroquer de deux euros par un commerçant, je ne vais pas aller porter plainte et chercher réparation devant un tribunal. Si une fois mon employeur m'invite fermement mais oralement à finir une livraison importante sans heure supplémentaire parce que je serais au « forfait jour », je ne vais pas aller immédiatement le trainer devant les prud'hommes.
Je ne suis pas sûre qu'il y ait beaucoup de situations qui sont à la fois assez insignifiantes pour rester dans la zone de non-droit en dessous des institutions, et assez graves pour déployer utilement des concepts de gestion de crise, mais j'ai trouvé intéressant de manipuler ces concepts dans ce que je vois autour de moi, ne serait-ce que pour l'exercice intellectuel.
Le travail
Pour rappel, je suis professionnellement un morceau de chair à clavier,
disponible à la location, à des tarifs plus aussi avantageux que quand
j'étais plus jeune, par une SSII ESN ICT.
Je travaille ces jours-ci sur une mission fort sympathique, avec des collègues fort sympathiques, pour un client dont les intervenants techniques sont fort sympathiques (et dont les intervenants non-techniques sont hors de mon périmètre, mais beaucoup sont sympathiques aussi). Bref, ça se passe presque du mieux possible.
Et pourtant, je suis activement « à l'écoute du marché » et prête à mettre dans une m*rde noire un bon nombre de collègues très sympathiques, parce qu'il y a une grave crise de confiance envers les échelons supérieurs dans la hiérarchie.
Ma hiérarchie ne travaille pas dans les mêmes locaux que moi, et en général je prends mes ordres d'un client ou d'un chef de projet, donc ladite hiérarchie n'est pas très présente, et ça me va bien comme ça. Ça irait même mieux si elle était encore moins présente.
J'ai du mal à voir clair dans la situation vue de leur côté, mais plusieurs éléments indépendants m'ont donné l'impression qu'ils ont une image complètement distordue de mes goûts et de ma personnalité, peut-être même de mes actions et motivations. Et à partir de cette image distordue ils ont pris des décisions qui auraient été adéquates pour la personne qu'ils croient que je suis, mais qui sont débiles pour la personne que je suis réellement. Ou alors des décisions débiles ont été prises pour d'autres raisons.
J'ai ainsi perdu confiance dans leur capacité à gérer la ressource humaine que je suis, et si je suis dans une situation plutôt favorable en ce moment, je m'attends à ce que ça change à n'importe quel moment.
Je soupçonne une perte de confiance de leur côté aussi, simplement parce que la phrase « on a encore entièrement confiance en toi » a été prononcée sans que ce soit qui amène le sujet. S'il y a besoin de le dire, c'est que ce n'est pas évident, de leur point de vue ; mais ça aurait été plus convainquant avec des indices qui appuient cette affirmation, parce que juste la déclaration toute seule comme ça sans aucun support, ça me donne plus l'impression d'être un vœu pieux qu'autre chose.
Je me suis demandé plusieurs fois comment cette confiance pourrait être réparée, et ce n'est pas sans tristesse que je ne trouve aucune solution, même en supposant que tout le monde volait y travailler sincèrement et pourrait se montrer digne de cette confiance.
Au moins tant qu'ils ne donnent pas l'impression d'avoir conscience qu'il y a un problème, je ne risque pas d'avoir l'impression qu'ils disent juste ce que je veux entendre.
C'est un joli exemple de friction de négociation, parce qu'en l'état je n'arrive à imaginer aucun engagement crédible qui pourrait faire avancer la situation. J'en suis à espérer que je suis trop limitée par mon niveau pathétique en négociation de crise, et que le Destin va me montrer un exemple en direct.
L'intelligence artificielle
Ça me peine de faire cette partie, parce que ces jours-ci j'en ai super-marre de lire des choses autour de ce thème, mais ça rentre dans le thème de ce billet, avec des redites de mon opinion sur l'IA.
D'ailleurs je continue trouver qu'« IA » est un anti-concept, mais il y a un bien un système d'entreprises qui s'est construit autour de cette étiquette, et c'est vis-à-vis de ce système que j'ai un gros problème de confiance.
Quand je génère du code ou un texte avec mes doigts, je n'ai aucun doute qu'il représente au mieux l'idée que je m'en fais. Je fais des erreurs, comme tout le monde, et parfois je ne suis pas claire ou je suis mal interprétée, mais peu importe, il n'y a pas besoin de confiance parce que la solitude aligne tous les intérêts, et les défaillances ne sont qu'accidentelles.
Dans toutes les variations d'« utiliser l'IA » auxquelles j'ai été confrontée, je ne suis en réalité jamais confrontée directement à quelque chose qu'on pourrait raisonnablement qualifier d'« IA », il y a toujours des intermédiaires qui ont intérêt à agir sur les structures incitatives.
D'ailleurs peu importe que l'« IA » soit « vraiment » intelligente ou non, parce que la problématique est exactement la même dans le monde de la sous-traitance. Si la mode actuelle était d'échanger des tokens avec des employés d'Atos Bengalore, j'aurais exactement les mêmes réticences, à savoir que le langage humain qui sert de protocole est trop pauvrement défini pour mon goût, et que l'entreprise sous-traitante a intérêt à faire en sorte que je dépense plus de tokens, pas à produire le résultat le mieux décrit par mes demandes (pauvrement définies).
Même les modèles prétendument ouverts ne sont pas des artefacts neutres, comme la censure de différents thème le rappelle régulièrement. Un post-training « agentique » peut contenir toutes sortes des back-doors, et si je vérifiais les sorties d'un modèle ouvert à la hauteur de ma confiance dans sa génération, j'y passerais plus de temps qu'en faisant les choses moi-même.
Et surtout au-delà de tous les scénarios vraiment méchants mais assez improbables qu'on peut imaginer, je suis surtout inquiète par les biais dans l'espace exploré par ces systèmes. Par exemple, j'aime apprendre de nouvelles choses, mais si une IA « conseille » toujours les mêmes outils pour une même classe de problèmes, à côté de combien d'outils magnifiques passe-t-on à côté ? Combien de fois utilise-t-on des outils merdiques mais sponsorisés au lieu d'outils plus conviviaux mais trop « de niche » ?
Et la relation d'un individu comme moi avec une entreprise géante qui « fait de l'IA » relève aussi de l'anarchie : il y a bien des lois et un système judiciaire et tout, mais le précédent du droit d'auteur sur les sources d'entrainement a été très clair sur leur mépris de ce système. Je suis donc aussi démunie face à eux que l'État des Tuvalu face aux États-Unis.
Conclusion
Je vous présente toutes mes confuses pour la qualité de ce billet. D'habitude j'ai un fil que j'arrive tout au long d'un billet, alors que cette fois je suis partie de quelques extrémités et la pelote s'est délitée entre mes doigts.
J'espère que vous aurez quand même trouvé quelques miettes intéressantes dans ces linges.
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- Publié le 30 septembre 2026 à 23h41
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