L'écrit contre l'oral

Depuis quelques temps je réfléchis aux forces et aux faiblesses des supports écrits (romans, essais, articles web, …) et oraux (audiobook, conférences, podcasts, …) pour transmettre des histoires, des idées, ou susciter des réflexions intéressantes. On peut déjà en voir les prémisses dans mon billet Lire plus ou moins ?.

J'avais l'intention de laisser mûrir tout ça et ensuite d'en faire un article pérenne parmi mes écrits divers, mais je patauge un peu, et du chocs des esprits jaillit la lumière, donc je vais vous livrer ici mes réflexions pas tout à fait sèches, dans l'espoir d'apprendre de vos réactions.

Ça se voit peut-être sur ce site, mais de base je me sens beaucoup plus à l'aise à l'écrit, et je préfère l'écrit dans à peu près toutes les circonstances. Cependant, ce n'est pas parce que c'est plus à mon goût que c'est forcément meilleur. Et je reconnais volontiers la supériorité de l'oral dans les communications interactives, dont l'exemple le plus frappant (à mes yeux) est la didactique : je préfère expliquer oralement et utiliser les retours verbaux et non-verbaux de la communication orale pour faire progresser aussi efficacement que possible mon interlocuteur vers la compréhension que je cherche à lui transmettre.

Après avoir lu beaucoup de bien d'un audiobook chez Balise, et à plusieurs endroits beaucoup de bien de la lecture des Dresden Files par James Marsters (qui joue Spike dans Buffy contre les vampires), je me suis dit qu'il faudrait que j'essaye. J'ai essayé un Dresden Files, je ne sais plus trop lequel, et l'expérience ne m'a pas marquée plus que ça.

Ma conclusion était qu'il y a un vrai intérêt dans les discours directs (il joue tellement bien qu'il pourrait faire une carrière professionnelle d'acteur), le reste de la narration est au même niveau que ma lecture intérieure, mais passer par les oreilles plutôt que les yeux maintient une distance entre l'histoire et moi qui appauvrit, voire annule, la projection que je cherche pour pleinement apprécier une histoire.

Donc j'ai rangé de côté l'idée des audiobooks, en me disant que ça peut quand même être pas mal pour apprécier une histoire lorsque je ne peux pas lire, par exemple en voiture (à cause du mal des transports) ou en marchant (mais il faudrait que je trouve un moyen d'audiobooker sans augmenter déraisonnablement la peur de rater un élément auditif important pour ma sécurité).

Et puis un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvée avec une version audiobook de Crossover et une occasion de m'en servir pas très longtemps après en avoir commencé la lecture et découvert que je l'adore colossalement.

Ma nouvelle conclusion est que la principale différence entre lire un livre et écouter un audiobook, qui se généralise à (à mon avis) la différence principale entre l'écrit et l'oral non-interactif, est qu'à l'écrit le lecteur, c'est-à-dire le destinataire, choisit le rythme de progression, alors qu'à l'oral il est imposé par l'émetteur, et il est plus lent qu'à l'écrit.

Et ça a plusieurs conséquences.

Je ne serais pas surprise que le simple fait d'avoir le contrôle participe énormément à ma projection dans l'histoire, de la même façon que je vis ma vie à mon rythme, et plus le rythme imposé diffère de celui que j'aurais naturellement, plus il y a de distance entre l'histoire et moi.

D'un autre côté, ce n'est pas forcément un mal. À de nombreuses reprises dans Crossover, il y avait des passages que j'appréciais particulièrement que je pouvais savourer encore plus longtemps dans l'audiobook. Un peu comme j'apprécie que le plateau dure plus longtemps avant l'orgasme quand je ne contrôle pas la vitesse à laquelle ça avance.

Mais aussi à de nombreuses reprises, j'ai été frustrée de rater des occasions de réfléchir parce que l'histoire avance sans m'attendre, alors qu'en lisant je peux faire une pause pour poursuivre ces occasions avant de reprendre exactement où je m'étais arrêter.

On m'objectera qu'on peut mettre en pause l'audio pour réfléchir, mais c'est différent d'une part par le temps qu'il faut pour mettre en pause, qui peut suffire à perdre le fil de la réflexion potentielle, et d'autre part par l'effort conscient qu'il faut faire pour mettre en pause. La plupart de ces occasions de réfléchir sont des impasses que j'atteins rapidement, et qui n'ont largement pas assez de valeur pour justifier l'effort de mettre en pause et de remettre en route. Et je ne sais pas prédire quelles occasions de réfléchir seront rentables, alors je me retrouve à n'en saisir aucune.

Résultat, j'ai moins aimé l'audiobook de Crossover que sa lecture, et ce n'est que parce que j'aime tellement cette histoire que j'ai quand même passé un excellent moment avec cet audiobook.

Ce qui est intéressant avec le point sur les occasions de réfléchir, que j'ai raté avec Dresden Files parce qu'il en suscite moins (au moins pour moi), c'est que je m'attendais à ce qu'il devienne prépondérant lorsqu'il n'est plus question de communiquer une histoire, mais des idées. Lorsqu'il n'y a pas d'histoire dans laquelle se projeter ni de passage émotionnellement fort à savourer.

Du coup je me suis dit que l'écrit reste largement ce qui me convient le mieux pour acquérir des idées, et pour bifurquer sur de nouvelles réflexions.

Et puis sur YouTube je suis tombée sur quelques conférences de Benjamin Bayart. Les dernières en dates, pendant lesquelles j'avais cette question derrière la tête, sont une interview de Thinkerview et une conférence à la Hitch Hack, mais je ne suis pas sûre que ces instances particulières soient plus pertinentes que d'autres.

Ça n'a rien à avoir avec Halfway to the Grave ni avec Crossover, mais comme ces deux livres, j'en sors avec une impression de « J'aime beaucoup ça, j'en veux plus ! Comment on en trouve plus ? »

Mais d'abord, qu'est-ce que j'y trouve ? Et le format audio apporte-t-il quelque chose sur l'écrit ?

J'imagine que Benjamin Bayart personnellement y est pour quelque chose, dans le sens où sa façon de communiquer les idées est beaucoup plus à mon goût, et plus efficace sur moi, que la plupart des podcasts que j'ai croisés. Il y a probablement quelque chose aussi sur les sujets qu'il aborde, pour lesquels j'ai une certaine affinité.

Mais c'est super-général en fait comme critères : pour que je sois satisfaite d'une tentative de transfert d'idées, il faut que les idées m'intéressent et que la façon dont elles sont transmises me convienne. Ça ne dit rien sur la nature du support.

Avec le recul de l'introspection pendant ma visualisation de ces vidéos, j'en reviens à qui contrôle le rythme et sa vitesse.

La facilité de faire les pauses pour réfléchir pendant la lecture, c'est aussi autant d'occasions de laisser tomber la lecture en cours pour faire autre chose. Et continuer la lecture, c'est un effort continu, mot après mot. Quand il y a une histoire, et à plus forte raison quand l'histoire est très prenante, c'est l'histoire qui motive le retour à la lecture. Dans un essai ou un article web, il n'y a que la qualité des idées transmises qui peut motiver, et il n'est pas rare que dans une des ces pauses pour réfléchir, je déraille et je ne reprends jamais la lecture.

À l'inverse, avec le support audio qui avance tout seul, les idées arrivent sans que j'aie à faire d'autre effort qu'y prêter attention. Un passage qui m'intéresse moins ne condamne la suite que s'il est mauvais ou inintéressant au point de me motiver pour l'effort d'arrêter.

Je ne sais pas si j'aurais eu le courage de lire un essai qui a le même contenu qu'une de ces conférences. Je l'aurais probablement lu en moins de temps que ne dure la conférence, mais si c'est pour s'arrêter avant la fin, je n'en bénéficie peut-être pas autant.

De la même façon que je ne pense pas que j'aurais le courage de lire un essai qui ne contient que les idées politiques de Crossover, autant par manque de l'histoire qui fait revenir au texte que pour le show, don't tell (dans lequel je crois aussi pour les idées, même si pour beaucoup d'idées c'est beaucoup plus dur).

D'un autre côté, quand c'est moi qui cherche à envoyer des idées par écrit, que ce soit par le présent billet ou la majorité des écrits sur ce site, je ne compte rarement que sur les idées pour accrocher le lecteur. Dans mon weblog et la natologie, je compte sur un lien émotionnel entre le lecteur et moi, comme s'il venait prendre de mes nouvelles ; alors que mes écrits divers comptent sur une présentation amusante ou décalée, ou sur un engagement émotionnel du lecteur dans le thème traité.

J'opte dans mes écrits pour prendre moi-même la plupart des tangentes intéressantes, ce qui du coup en laisse peu à trouver par lui-même pour le lecteur. Comme je l'avais expliqué dans Lancement de photoblog, je suppose que mon lectorat ne vient pas ici pour trouver matière à réfléchir (mais peut-être ai-je tort ?). Je ne suivrais pas un weblog comme celui-ci sans un lien émotionnel préexistant avec son auteur, et c'est pour un public comme ça que j'ai un flux ATOM les pages hors-weblog de mon site.

Une fois posé ce tas de platitudes plus ou moins évidentes, pourquoi réfléchir à tout ça ?

Parce que j'ai (re)découvert avec Crossover que j'aime bien les trucs qui me font réfléchir, et avec Benjamin Bayart que même sans réfléchir par moi-même sur des tangentes, j'aime bien le prêt-à-penser qui m'ouvre des horizons. Et même si j'ai conscience de la précarité de mes séries de livres émotionnellement satisfaisantes, je voudrais arbitrer mon temps de loisirs vers plus de réflexions intéressantes. Et je cale sur comment en trouver plus.

Alors, qu'en pensez-vous ?

Aller trouver quelque chose à choquer pour faire jaillir de la lumière ?

Avez des histoires qui vous font réfléchir ? Les cherchez-vous ? Ou préférez-vous réfléchir à partir de non-histoires ? Ou bien êtes vous plutôt emmenés par des réflexions déjà fléchées ? Et tout ça plutôt à l'écrit ou en audio non-interactif ?

Et avez-vous des mentions particulières sur vos attentes dans le présent espace par rapport à cette question ? Voudriez-vous plus de place pour réfléchir par vous-mêmes, comme sur le photoblog ? Ou au contraire, voudriez-vous encore plus de pré-réfléchi tout cuit ? Ou est-ce que je vous fait ch*er à vouloir réfléchir ? Préférez-vous les billets plus triviaux ?

Commentaires

1. Le samedi 30 septembre 2017 à 20:15, par _FrnchFrgg_ :

Y a-t-il des billets triviaux ici ? Not that I remember.

2. Le dimanche 1er octobre 2017 à 12:48, par Natacha :

Comme ça, à froid, sans regarder, j'en retrouve un bon paquet, mais après jeté un œil à la liste pour ajouter les liens ci dessus, j'en vois une quantité assez impressionnante je me demande comment on peut les avoir tous oubliés.

Sans compter les critiques de jouets qui ne volent généralement pas très haut non plus.

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